21, Rue La Boétie

Le CCLJ et le Foyer culturel juif de Liège organisent le dimanche 27 novembre 2016 une journée culturelle à la Liège, avec la visite de l’exposition « 21, rue La Boétie » à La Boverie. Retraçant le parcours exceptionnel de Paul Rosenberg, un des plus grands marchands d’art du 20e siècle et grand-père d’Anne Sinclair, elle nous plonge dans le foisonnement artistique de l’avant-garde européenne. Rencontre avec Elie Barnavi, l’un des concepteurs de l’exposition.

En tant qu’acteur majeur ayant révolutionné le métier de marchand d’art et de galeriste, Paul Rosenberg serait-il l’illustration parfaite de cette rencontre féconde entre les Juifs et la modernité ?

Elie Barnavi Comment en douter ? Quand ce fils d’immigrés juifs se fait marchand d’art, Einstein vient de révolutionner la science, Schoenberg la musique, Kafka la littérature… Tous juifs. Or, son choix à lui se porte avant tout sur l’avant-garde artistique, dont il devient un promoteur infatigable, à Paris, à Londres, puis aux Etats-Unis. Picasso, Braque, Léger, Matisse, Laurencin, ceux-là et d’autres encore, ont été « ses » artistes et ses amis. Quoi de plus moderne que l’art moderne, si vous me passez la tautologie ? Et quoi de plus moderne que l’Amérique, où il est l’un des premiers à deviner le potentiel d’un marché de l’art qui est encore massivement parisien ? Il n’est pas le seul d’ailleurs, la plupart de ses confrères, du moins les plus importants, sont juifs.

Il existe aujourd’hui de nombreux hommes d’affaires qui s’intéressent à l’art. On a vite le sentiment qu’un fossé énorme les séparera toujours de Paul Rosenberg…

E.B. Certains sont de vrais amoureux de l’art, comme ce formidable collectionneur qu’est David Nahmad qui nous a prêté nombre de chefs-d’œuvre et qui en parle avec des accents qui ne trompent pas. Mais il est vrai que l’art est largement devenu une activité spéculative, comme l’or ou… le Bordeaux. Les courbes des prix s’affolent et se détachent de toute logique marchande : 80 millions $ pour une toile ? Il n’y a plus de logique discernable, sinon celle de la financiarisation. Nous le montrons dans le parcours de l’exposition : du temps de Rosenberg, le prix d’un tableau était fixé en fonction d’un barème, il obéissait à une logique. Ne nous y trompons pas, Rosenberg était un marchand, et un fort bon marchand. Mais ce marchand était aussi un excellent connaisseur, doté d’un œil infaillible, et il aimait ses artistes et leurs œuvres. Le discernement et l’amour font la différence.

Que nous apprend l’histoire personnelle de Paul Rosenberg, en ce qui concerne l’histoire avec un grand « H » ?

E.B. Personnage complexe, discret sinon secret, il a été, tout à la fois, acteur et jouet de l’Histoire. Acteur, il a rempli un rôle éminent dans l’histoire de l’art au 20e siècle, à une époque, on l’a dit, proprement révolutionnaire, dont il a senti et répercuté les courants profonds. Mais il a été aussi le témoin impuissant, et, jusqu’à un certain point, inconscient des événements tragiques qui ont précipité son pays, l’Europe et le monde entier, dans l’abîme que l’on sait. S’il a le bon sens et la bonne fortune (grâce à ses amitiés américaines et au Consul portugais de Bordeaux) de pouvoir fuir avec sa famille aux Etats-Unis, il s’indigne avec une naïveté touchante que Vichy ait songé à le priver de la nationalité française, et jusqu’au bout, il manque de saisir l’ampleur de la tragédie qui frappe le peuple juif. A travers lui se lit l’attitude de l’ensemble du judaïsme français, ou du moins de sa composante « israélite ».

L’exposition confronte des œuvres de l’avant-garde, considérées comme « dégénérées » par les nazis, à des œuvres « germaniques ». Cette aversion nazie pour l’art moderne ne les a pourtant pas empêchés d’organiser le plus grand pillage d’art moderne de l’histoire. Un paradoxe saisissant ? 

E.B. C’est la première fois à ma connaissance que des œuvres « dégénérées » et des œuvres « germaniques » sont ainsi confrontées une à une, selon des thématiques déterminées : la famille, la mythologie, la femme… C’est un exercice révélateur. Pour les nazis, l’art était davantage qu’un outil de propagande. Il était aussi l’expression privilégiée de leur vision du monde. Paradoxe, dites-vous ? Pour qu’il y ait paradoxe, il faudrait qu’ils aient eu une théorie et une pratique cohérentes, ce qui était loin d’être le cas. En fait, leurs idées sur l’art étaient une vaste fumisterie, comme leur « théorie » raciale et tout le reste. Ensuite, ils n’ont pas pillé que de l’art moderne, mais tout ce qui leur tombait sous la main. Enfin, l’hypocrisie et le goût du lucre ont été des correctifs utiles à l’idéologie. S’ils ont beaucoup détruit, ils ont aussi beaucoup sauvegardé. Certains dignitaires nazis avaient un goût très sûr et ne méprisaient l’art moderne que pour la galerie. D’autres se sont emparés d’œuvres modernes comme monnaie d’échange pour acquérir ce qu’ils estimaient beau et convenable, à savoir l’art médiéval, l’art renaissant, l’art flamand et allemand en général, mais aussi, bizarrement l’art français du 18e siècle. Un peu comme Da’ech aujourd’hui. Mais à une plus grande échelle et, Européens qu’ils étaient, avec davantage d’ambiguïté.

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