Les attentats commis à Bruxelles le 22 mars 2016 allongent la liste des tueries commises par les djihadistes dans le cadre de la terreur qu’ils sèment à travers le monde. Cette guerre est menée en Occident et aussi en terre d’islam, comme en témoigne l’attentat commis à Lahore (Pakistan) près d’une aire de jeux pour enfants à l’entrée d’un parc municipal.
Commentant l’actualité tragique des attentats de Bruxelles, certains observateurs ont laissé entendre que la Belgique avait découvert la terreur islamiste avec l’attentat de Zaventem et de la station de métro Maelbeek. En oubliant qu’avant ces deux attentats meurtriers, la communauté juive de Belgique avait déjà payé un lourd tribut dans cette guerre que les djihadistes nous ont déclarée à tous : quatre personnes ont été tuées le 24 mai 2014 au Musée juif de Belgique. Bien évidemment, ces commentateurs n’ont ni intentionnellement ni consciemment voulu signifier que les Juifs de Belgique ne sont pas des victimes innocentes. Mais cette manière maladroite de présenter les choses fait écho aux propos indignes qu’un Premier ministre français a tenus suite à l’attentat de la synagogue de la rue Copernic en 1980 : « Cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ».
Encore sous le choc des attentats, nous ne nous cacherons pas pour commémorer Yom HaShoah au Mémorial des martyrs juifs de Belgique à Anderlecht le 19 avril prochain. Cette date est doublement symbolique dans la mémoire juive. C’est le 19 avril 1943 qu’un groupe de trois jeunes résistants ont arrêté le 20e convoi à Boortmeerbeek. Fait unique dans toute l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe nazie : 205 déportés retrouveront la liberté et 26 y laisseront leur vie en hommes libres. Quand on sait que le génocide consiste en une véritable chasse exterminatrice, cet acte de sauvetage doit être considéré comme un acte de résistance au sens premier du terme. C’est aussi le 19 avril 1943, à moins de 1.300 km de Boortmeerbeek, qu’une révolte armée est déclenchée au sein même du ghetto de Varsovie contre les Allemands lorsque ces derniers ont entrepris de liquider le ghetto. Même si les combattants juifs du ghetto ont engagé le combat sans espoir de victoire, ils ont malgré tout infligé de sérieuses pertes aux Allemands qui ont battu en retraite et évacué le ghetto à deux reprises. Cette révolte n’avait rien de nihiliste et ce n’est pas aux cris de « Dieu est grand » ni de « vive la mort » que ces combattants juifs ont pris les armes, mais pour marquer d’un geste héroïque la mémoire des survivants.
La résistance est aussi culturelle et n’a d’autre but que de lutter contre la déshumanisation. C’est ce qui a conduit les Juifs des ghettos à maintenir une vie culturelle intense. C’est ce qu’on peut découvrir dans le journal de Yitskhok Rudashewski. Cet adolescent juif a vécu le calvaire infligé aux Juifs emmurés dans le ghetto de Wilno entre 1941 et 1943. Dans son journal retrouvé après la guerre dans une cachette où sa famille avait espéré échapper à la traque des Juifs, et publié aujourd’hui par les Editions de l’Antilope* (Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943), le jeune Yitskhok décrit la vie quotidienne du ghetto et évoque ses aspirations d’adolescent confronté à l’anéantissement. Il n’a qu’un seul désir : vivre. Voici ce qu’il écrit le jour de ses 15 ans, le 10 décembre 1942 : « Est-il normal en mes meilleures années de voir cette seule ruelle, ces quelques cours encloses, étouffées ? Je voudrais crier au temps d’attendre, de cesser de courir. Je voudrais rattraper mon année passée et la garder pour plus tard, jusqu’à la nouvelle vie. Je n’éprouve pas le moindre désespoir. Aujourd’hui j’ai eu quinze ans et je vis confiant en l’avenir. Je vois devant moi du soleil, du soleil, du soleil… ». Il sera assassiné moins d’un an plus tard le 1er octobre 1943. Des millions d’enfants juifs ne demandant qu’à vivre connaîtront le même sort qu’Yitskhok Rudasheshewski.
*Les Editions de l’Antilope ont été créées cette année par Anne-Sophie Dreyfus et Gilles Rozier. Cette maison d’édition publie des livres rendant compte de la richesse et des paradoxes des cultures juives à travers le monde.
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