Drôles d’amis d’Israël

Le cirque pro-Netanyahou de l’AIPAC a atteint son paroxysme le 21 mars dernier lorsque les candidats républicains à la présidence des Etats-Unis ont présenté leur programme proche-oriental devant les membres de l’AIPAC. Ces candidats, dont l’insupportable Trump, s’exprimaient comme des marionnettes animées par le ventriloque Netanyahou.

A l’époque où j’étais en poste à Paris, une délégation de dirigeants de l’American Israel Public Affairs Committee, le puissant lobby juif américain plus connu sous l’acronyme d’AIPAC, est venue étudier sur place les effets de l’Intifada sur le sort de la communauté juive française. Avant de se rendre à leurs rendez-vous avec des responsables politiques français, ils ont souhaité rencontrer l’ambassadeur d’Israël afin que celui-ci leur offrît un aperçu de la situation. J’ai fait de mon mieux pour leur expliquer les ressorts de la « nouvelle judéophobie » qui sévissait en France, ainsi que la position pour le moins inconfortable du gouvernement de la République, pris entre ses devoirs à l’égard de ses citoyens juifs et son analyse « de gauche » de la brutalité des voyous de banlieue. Jusqu’ici, mon exposé avait trouvé des oreilles attentives.

Les choses ont dérapé lorsque, au détour d’une phrase, je leur ai expliqué que leur organisation confondait les intérêts d’Israël et ceux d’une coalition au pouvoir, en démocratie nécessairement éphémère. Les deux, leur ai-je dit, ne se recoupent pas nécessairement. J’avais choisi la formulation la plus soft qui me semblait compatible avec mon statut comme avec leur capacité à entendre des choses désagréables. A l’évidence, elle ne l’était pas suffisamment.

Cette conversation tendue m’est revenue en mémoire en lisant les comptes rendus des discours prononcés par quatre des cinq candidats en lice pour la nomination de leur parti aux élections à la présidence des Etats-Unis, devant les quelque 18 000 délégués d’AIPAC réunis à Washington, le lundi 21 mars dernier. Deux éléments conféraient une saveur particulière à ce cirque « pro-israélien » rituel. L’un est la course à l’investiture ; l’autre, la présence de l’incroyable Monsieur Trump. Ce dernier, qui s’est hissé au rang de favori en égorgeant une à une toutes les vaches sacrées républicaines, y compris deux particulièrement révérées par les représentants auto-proclamés du judaïsme américain –l’hostilité de principe à l’accord nucléaire avec l’Iran et la nocivité de toute tentative de rapprochement avec les Palestiniens– pouvait craindre une réception chahutée. Il a su retourner son public comme un gant et transformer un auditoire potentiellement hostile en une congrégation d’adorateurs transis. Les trois autres ont rivalisé d’idolâtrie jusqu’à gommer toute différence entre les deux Républicains – Cruz, l’évangéliste d’extrême droite, et Kasich le modéré –, et entre ces deux-là et la démocrate Hillary Clinton. Tous semblaient avoir reçu leurs « éléments de langage » directement du bureau du premier ministre à Jérusalem. Eux remuaient les lèvres ; c’est Benjamin Netanyahou qui parlait.

Il est évident que cette pantalonnade ne peut pas durer. Une fois parvenue à la Maison Blanche, il faudra bien qu’Hillary Clinton, puisque les dures lois de la démographie électorale laissent peu de chances à ses concurrents, introduise un peu de raison dans sa politique proche-orientale. En attendant, il faut bien se rendre à l’évidence : comme on dit là-bas, c’est la queue (israélienne) qui remue le chien (américain). Et de cette queue-là, AIPAC est le muscle moteur. Si l’on veut comprendre pourquoi l’Amérique est incapable de remplir un rôle utile au Proche-Orient, il ne faut pas chercher plus loin.

***

Tout cela peut paraître dérisoire en regard de la double attaque terroriste qui a frappé Bruxelles le 22 mars, et il l’est sans doute. Que pèsent les simagrées d’un Trump devant la folie meurtrière des djihadistes, les ovations dont le gratifie une troupe d’ignares face à la douleur des proches des victimes ? Il y a un lien tout de même, et c’est celui-ci : le déni, auquel je consacrais une de mes dernières chroniques.

Le refus de la réalité, producteur de déraison politique, a un prix, toujours. En Amérique, à force de flatter une base républicaine fanatisée, l’establishment du parti de l’éléphant a nourri le Golem dont il fait mine de s’effaroucher aujourd’hui. Du côté européen de l’Atlantique, la paresse intellectuelle, l’incapacité politique et une idéologie idiote se sont conjuguées pour abandonner des pans entiers de la population musulmane aux prédicateurs salafistes et créer des viviers de candidats au djihad.

Certes, Trump ne sera pas le prochain président des Etats-Unis ni les djihadistes les maîtres d’un califat européen. Mais au passage, la démocratie américaine aura laissé des plumes, cependant que l’Europe tente tant bien que mal de sauver ce qui peut encore l’être de sa maison commune. Joli bilan. 

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