Alors que les auteurs des attentats de Paris et de Bruxelles n’ont cessé de mettre en avant l’islam comme force motrice de leur engagement, la gauche affirme que cela « n’a rien à voir avec l’islam ». Tel est le constat que dresse Jean Birnbaum, directeur du Monde des livres, dans son dernier essai Un silence religieux (éd. Seuil). Il reviendra sur cette incapacité de la gauche à saisir le religieux comme fondement de l’action politique le 14 avril 2016 à 20h au CCLJ lors d’un débat avec Joël Kotek.
Depuis les tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de janvier 2015, celles de novembre 2015 et du 22 mars 2016 à Bruxelles, un nombre considérable d’experts, qu’ils soient sociologues, psychologues, criminologues, politologues, islamologues, etc., expliquent dans les médias que ces actes sont motivés par de nombreuses causes… sauf religieuses. D’où le fameux « rien à voir avec l’islam » que le Président François Hollande s’est empressé de rappeler. Et ce refus de voir que l’engagement et l’action politiques de ces djihadistes se fondent sur le religieux, c’est-à-dire des textes, des actes et une foi identique, est considérablement ancré à gauche. Comme si le religieux était l’angle mort de la gauche qui ne voyait dans la religion que des préjugés simplistes et du folklore archaïque. « Partout où il y a de la religion, la gauche ne voit pas de trace de politique », observe Jean Birnbaum. « Dès que la politique surgit, elle affirme que cela n’a “rien à voir” avec la religion ».
Tout le mérite de l’approche de Jean Birnbaum est aussi de rappeler que de grandes figures intellectuelles de la gauche et de la pensée critique ne sont pas tombées dans ce travers qui empêche de comprendre un phénomène aussi préoccupant que l’islam politique. Ainsi, en 1994, Jacques Derrida avait déjà lancé un avertissement d’une lucidité criante : « Il faut discerner : l’islam n’est pas l’islamisme, ne jamais l’oublier, mais celui-ci s’exerce au nom de celui-là, et c’est la grave question du nom. Ne jamais traiter comme un accident la force du nom dans ce qui arrive, se fait ou se dit au nom de la religion, ici au nom de l’islam ». Mais bien avant lui, Michel Foucault avait compris le rôle central de la religion dans la Révolution iranienne de 1978. Même si Foucault a été séduit par l’enthousiasme des insurgés iraniens, il n’a pas hésité à confier ses craintes sur le glissement vers la création d’un Etat islamique. Et s’il a nourri des craintes, c’est précisément parce qu’il a pris la religion au sérieux lorsque celle-ci investit le champ politique.
« L’impérialisme, ennemi principal »
Si la gauche ne parvient pas à saisir la centralité du religieux dans l’engagement politique, il lui arrive en revanche d’être fascinée par les islamistes, quitte à chercher à nouer des alliances avec eux. C’est évidemment le cas d’une grande partie de l’extrême gauche européenne. A cet égard, Jean Birnbaum revient sur l’épisode français riche d’enseignements de la candidate voilée du NPA (parti héritier de la trotskyste LCR) en 2010. Et sur le plan idéologique, il analyse et décrypte les thèses développées par Chris Harman, une figure de l’extrême gauche britannique, qui a prôné et théorisé l’alliance avec les islamistes. Mais cette alliance s’est toujours avérée une expérience qui se retourne contre l’extrême gauche. Suivant à la lettre la logique de « l’ennemi principal », à savoir l’impérialisme, l’extrême gauche n’a jamais compris ce qu’un marxiste libanais avait pourtant expliqué clairement : « L’intégrisme islamique, en règle générale, a crû sur le cadavre en décomposition du mouvement progressiste ». Et cette impasse repose surtout sur l’incapacité de l’extrême gauche à considérer que la religion puisse être une puissance autonome à prendre au sérieux. « Ils auraient pu se dire qu’à la réflexion, “l’ennemi principal”, n’était peut-être pas celui qu’ils avaient cru », glisse Jean Birnbaum.
« Que faire ? », disait Lénine. Que faire face à la prétention universaliste des islamistes et à leur violence destructrice ? « C’est seulement en reconnaissant la dimension religieuse de cette offensive que la gauche pourra garder la tête sur les épaules. Cela implique de prendre au sérieux la “politique spirituelle” des djihadistes, bien sûr. Mais cela exige aussi de reconnaître ses propres failles, de se remettre en question, de renoncer à quelques certitudes », conclut Jean Birnbaum.
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