Les faits. Le 19 avril prochain se déroulera au Mémorial des martyrs juifs la commémoration de Yom Hashoah. Avant cela, le 27 janvier était célébrée la Journée internationale de l’Holocauste, et le mois de septembre est celui du Pèlerinage de Malines à la Caserne Dossin. Chaque événement doit-il être commémoré ? Multiplier les commémorations ne risque-t-il pas de diluer l’intérêt qui y est porté ? Faut-il convenir d’une date qui symboliserait la déportation dans son ensemble ? Acteurs de terrain et militants de la mémoire nous ont donné leur opinion.
« Cette question est légitime et pourtant, je pense qu’il faut absolument préserver ces différentes commémorations tant chacune d’elles a sa raison d’être », estime Jean-Marc Finn, directeur des activités du CCLJ et membre du comité d’organisation de la cérémonie de commémoration de Yom HaShoah au Mémorial des martyrs juifs d’Anderlecht le 19 avril. « Les maintenir permet de ne pas faire d’amalgames entre les faits et les principes. La cérémonie de Malines a pour but d’évoquer un épisode de l’histoire de notre pays (la Marche depuis Boortmeerbeek et ensuite la déportation vers Auschwitz via Malines) et questionne aussi notre pays sur ses responsabilités passées. La cérémonie internationale du 27 janvier (date de la libération du Camp d’Auschwitz) est une journée du souvenir de l’Holocauste et de prévention des crimes contre l’Humanité instituée à l’initiative des ministres de l’Education des Etats membres du Conseil de l’Europe en octobre 2002 et suivie par l’Organisation des Nations Unies. Enfin, Yom HaShoah commémore un principe, l’extermination des Juifs, pour la seule raison qu’ils étaient Juifs par le biais de la lecture des 24.036 noms des déportés juifs depuis Malines ainsi que des 5.595 noms des déportés juifs de Belgique via Drancy, tous morts assassinés. Comme le disait Elie Wiesel, “Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli”. Chacune de ces cérémonies a une identité, un message, une mémoire qu’il serait bien dommage de diluer ».
« Si le monde était débarrassé des virus du racisme, de l’antisémitisme, de la xénophobie, du fanatisme, la question de l’intérêt de multiplier les commémorations pourrait se poser. Mais le monde que nous vivons n’est tragiquement pas celui-là », convient Judith Kronfeld, infatigable militante de la mémoire. « Il est non seulement utile, mais indispensable de rappeler avec force, plusieurs fois par an, aux dirigeants politiques, aux futurs électeurs, aux diplomates, aux enseignants, les mécanismes qui ont mené aux crimes perpétrés par les nazis et leurs collaborateurs et quels furent ces crimes. Les dates qui émaillent l’année mémorielle ont chacune leur spécificité : l’année juive commence par l’évocation de la déportation des Juifs et Tziganes, à Malines, sur les lieux mêmes de leur rassemblement avant leur départ vers la “Solution finale” ; le 27 janvier commémore la “libération” du camp d’Auschwitz-Birkenau ; en avril est rappelée la résistance juive au nazisme, en particulier la révolte du ghetto de Varsovie, devenue le symbole par excellence de cette résistance et, en Belgique, l’arrêt du 20e convoi. Il n’est pas permis, aujourd’hui moins que jamais, d’invoquer un phénomène de lassitude pour raboter une mémoire fragile par essence ».
Selon l’historien israélien Simon Epstein, « chaque commémoration a sa logique : une logique juive pour la commémoration de la Shoah en souvenir de l’insurrection du ghetto de Varsovie, une logique internationale qui commémore la libération d’Auschwitz par l’armée rouge, parce qu’à l’époque tous les groupes ne sont pas prêts à se conformer à la logique juive et enfin, une logique nationale, pays par pays, Malines en Belgique, Drancy en France, et même la destruction du ghetto de Lodz, commémorée en Israël où se sont installés de nombreux survivants, etc. Chaque commémoration correspond à quelque chose de réel et est donc assez naturelle. Il n’y aurait pas de grand intérêt à les réunifier », explique-t-il. En Israël, le 8 mai, correspondant à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a été ajouté plus tardivement, réinstauré par les émigrants russes arrivés au début des années 90. Une multiplication qui garde tout son sens pour Simon Epstein : « Les leçons à tirer de type national ou universel refont à chaque fois débat », affirme-t-il. « En revanche, on constate sans cesse l’apparition d’un nouveau matériel historique et de réflexion, chaque commémoration donne lieu à de nouvelles publications, à la découverte de lettres inédites, importantes pour les jeunes. D’autant plus que les gens veulent savoir ! On a compris que cela faisait partie de l’histoire de l’Europe et du monde occidental. Toutes ces commémorations n’ont donc rien d’artificiel ».
« L’UPJB a du mal à s’associer aux rassemblements communautaires commémorant le souvenir du génocide des Juifs par les nazis, car ceux-ci sont trop souvent l’occasion de manifestations “patriotiques” israéliennes (présence de drapeaux israéliens, exécution de l’hymne national israélien, discours d’un représentant de l’ambassade d’Israël…) que l’UPJB ne veut pas cautionner par sa présence », estime Michel Staszewski, administrateur. « Si L’UPJB organise elle-même, chaque année, au Monument aux Martyrs juifs de Belgique, autour du 19 avril, une commémoration de l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943, c’est parce que pour elle, cette manifestation est à la fois l’occasion de se recueillir ensemble dans le souvenir des victimes juives de la barbarie nazie, mais aussi de se rappeler que de nombreux Juifs ont résisté, les armes à la main, à cette barbarie. Le choix de l’insurrection du ghetto de Varsovie nous est aussi dicté par le caractère universaliste de ce soulèvement désespéré, dont témoigne le contenu d’un tract distribué par les insurgés au début de leur insurrection et qui commençait par ces mots : “Nous nous battons pour notre liberté et la vôtre, pour notre honneur et pour le vôtre, pour notre dignité humaine, sociale, nationale et pour la vôtre”. Le hasard fait que le jour où commença cette insurrection, en Belgique, trois jeunes résistants, Jean Franklemont, Georges Livchitz et Robert Maistriau, arrêtaient le 20e convoi de déportés de Malines vers Auschwitz, permettant ainsi à des dizaines de personnes d’échapper à l’univers concentrationnaire. Nous nous rappelons donc aussi, par la même occasion, ce haut fait qui témoigne, parmi de nombreux autres actes d’héroïsme, de la solidarité dont ont pu bénéficier un certain nombre de Juifs de Belgique, non seulement de la part d’autres Juifs, mais également de la population non juive de ce pays. Chaque année, nous invitons à cette manifestation une ou plusieurs personnes pour témoigner d’autres événements, passés ou actuels, relevant de crimes ou délits racistes, et de la résistance à ces crimes ou délits. Histoire de nous rappeler que les malheurs, fruits du rejet de l’Autre, ne concernent pas que les Juifs et nous appellent encore aujourd’hui à la vigilance et au combat ».
Pour Georges Bensoussan, professeur d’Histoire, Rédacteur en chef de la Revue d’Histoire de la Shoah, « l’omni présence de l’émotion a nourri une « religion de la mémoire » qui entrave la réflexion politique ». Pour aller au-delà de l’indignation et de la compassion, cet historien français suggère d’intégrer cette histoire à l’Europe et bien montrer que l’histoire de la Shoah fait partie de la civilisation européenne. « Il ne pas extraire l’histoire de la Shoah de l’histoire tout court, parce que si on l’extrait de l’histoire, si on se contente de dire : » il n’y a que l’émotion, les larmes, le chagrin, il n’y a plus qu’à se taire et essayer, en silence, de pleurer les morts « , autrement cette histoire deviendra un mythe et en la laissant se transformer en mythe, nous aurons offert un cadeau inespéré aux négationnistes. C’est en cela que ceux qui veulent extraire la Shoah de l’histoire, rendent, à long terme, un très mauvais service à la transmission. Car ce à quoi nous devons réfléchir, c’est à l’enseignement de cette histoire dans les 20, 30, 40 années qui viennent, quand il n’y aura plus de témoins pour parler. Là est l’essentiel ». Point suivant : « Il convient, on l’a souvent dit, d’enseigner autrement. Concrètement, c’est d’abord dire que l’histoire de la Shoah n’est suivie d’aucune rédemption. Il n’y a pas, en 1945, le triomphe du bien sur le mal qui aurait été terrassé (Nuremberg étant l’apothéose du bien). Il n’y a aucun triomphe du bien en 1945. A la limite, s’il y a une leçon politique à tirer de ce qui s’est passé, c’est que sur le fond le mal a triomphé. Ce n’est pas à dire devant des élèves, il ne faut pas les décourager, mais, en ce qui nous concerne, il est de notre devoir de réfléchir, politiquement, à ce qui s’est passé durant la guerre et de ne pas nous contenter, du fait des procès de 1945-1948, de bilans satisfaits ». Et de conclure : « Quand je dis que l’histoire de la Shoah n’est suivie d’aucune rédemption, je veux dire par-là que les morts de la Shoah sont morts pour rien. Strictement pour rien. Ni pour l’humanisme, ni pour l’humanité, ni pour la civilisation, ni pour les Droits de l’Homme, ni pour Israël dans le cas des Juifs. On voit mal des bébés déportés être morts pour une cause quelconque. De plus, il faut bien voir aujourd’hui que le lamento moraliste : » Plus jamais ça » a totalement perdu de sa force, que la leçon de morale est complètement inopérante et, qu’à multiplier les leçons de morale, on prend surtout le risque de ne plus être entendu du tout. Car la leçon de morale fait partie des discours convenus, des paroles automatiques, qu’à la longue on n’écoute plus. On les écoute par convenance, mais, en réalité, elles ne marquent pas ».
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