La Pologne et l’instrumentalisation des Justes

Avec l’inauguration en mars dernier du premier musée consacré aux Polonais ayant sauvé des Juifs durant la Shoah, le gouvernement polonais cherche à imposer le mythe d’une aide massive des Polonais aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que ces actes de sauvetage accomplis au péril de la vie ont revêtu un caractère exceptionnel. Une instrumentalisation de la mémoire qui n’échappe pas aux spécialistes de cette problématique. Reportage.

Depuis le retour au pouvoir des populistes conservateurs de Droit et Justice (PiS) en novembre 2015, le gouvernement polonais s’efforce de remodeler la mémoire polonaise. Il s’agit de revenir au vieux récit national d’une Pologne martyre, innocente et héroïque tel qu’il a été défini avant 1989. L’essentiel est de prouver au monde entier que les Polonais ont eu une attitude exemplaire durant la Seconde Guerre mondiale.

Le président de la République Andrzej Duda et le gouvernement PiS n’ont cessé d’accuser le gouvernement précédent de s’être livré à la « pédagogie de la honte » avec laquelle ils veulent rompre. Ils ne supportent pas que le Président sortant, Bronisław Komorovski, ait reconnu que des Polonais ont commis des crimes contre les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour le président Duda, cette reconnaissance porte atteinte à la « réputation de la Pologne ». Pour mettre fin à ce qu’il considère comme une longue campagne de plusieurs décennies de diffamation, au cours de laquelle la responsabilité de l’extermination des Juifs de Pologne a été attribuée à tort à la nation polonaise, le gouvernement polonais a décidé d’instrumentaliser la mémoire des Polonais ayant sauvé des Juifs durant la Shoah.

Héroïsme des Justes

Il est vrai que la Pologne possède le contingent le plus important de Justes parmi les nations reconnus par Yad Vashem. Cette première place n’a rien de surprenant : la communauté juive de Pologne était la plus importante d’Europe avec trois millions et demi d’individus. Mais si on rapporte le nombre de Justes au nombre de Juifs, ce sont les Pays-Bas, la France et la Belgique qui peuvent se targuer de compter un nombre très élevé de Justes. Cette arithmétique morale n’enlève rien à l’héroïsme incontestable des Justes polonais. Mais ces derniers ne doivent pas masquer l’horreur qu’était la joie mauvaise ou sourde des Polonais à se débarrasser des Juifs. « La vision d’une aide massive aux Juifs dans les campagnes est idéalisée et totalement fausse », précise d’emblée Barbara Engelking, sociologue et directrice du Centre de recherche sur l’extermination des Juifs de l’Académie des sciences de Pologne et auteure d’une étude sur les Juifs cherchant refuge dans les campagnes polonaises entre 1942 et 1945 intitulée On ne veut rien vous prendre… seulement la vie (éd. Calmann-Lévy). « L’héroïsme des Polonais ayant risqué leur vie pour aider les Juifs est un sujet dont les Polonais parlent beaucoup et volontiers aujourd’hui. En revanche, la collaboration à l’extermination des Juifs est peu connue. En Pologne, on n’aime pas y penser. C’est dérangeant. Ce sont pourtant des phénomènes et des faits historiques que l’on peut continuer à éviter, sur lesquels on ne peut plus fermer les yeux ».

Les autorités polonaises préfèrent effectivement parler des 6.600 Justes en les présentant comme l’incarnation de la société polonaise dans son ensemble. Or, cette image est fausse. Le sauvetage des Juifs n’était pas la norme, mais l’exception. Et les Polonais sauvant des Juifs au péril de leur vie devaient non seulement craindre les Allemands qui les condamnaient à mort, mais aussi leurs voisins polonais qui pouvaient à tout moment les dénoncer, les faire chanter pour de l’argent ou les tuer. Les Justes n’agissaient pas dans un voisinage bienveillant et complice. « Quand on consulte les archives allemandes, on est effaré par le nombre élevé de lettres de dénonciation signées », relève Konstanty Gebert, journaliste au quotidien polonais Gazeta Wyborcza et membre actif du Comité pour la défense de la démocratie. « Ces lettres de dénonciation couvraient un spectre très large de la société polonaise. Contrairement à ce qu’on a nous a répété pendant des années, ce n’était pas la lie de la terre qui s’en prenait aux Juifs, mais bien des Polonais appartenant à toutes les strates sociales, y compris des aristocrates et des professeurs d’université ». Spécialiste de cette problématique, Barbara Engelking confirme cette particularité polonaise : « Le fait que des Polonais dénonçaient leurs propres voisins en sachant qu’ils les condamnaient à mort apparaît capital et mérite d’être souligné. Or, il a été totalement ignoré dans l’histoire des campagnes sous l’occupation publiée jusqu’à présent, ainsi que dans tout le discours polonais sur l’aide aux Juifs ».

Exécutions et dénonciations des Justes

Alors que le président de la République a inauguré à Markowa (Galicie) le premier musée consacré aux Polonais ayant sauvé des Juifs à l’endroit même de la ferme où Jozef et Wiktoria Ulma ont caché huit Juifs entre l’automne 1942 et fin mars 1944, cet aspect sombre de l’histoire polonaise est encore évacué. Ce musée rend surtout hommage à l’attitude exceptionnelle de Jozef et Wiktoria Ulma. Ce couple de paysans catholiques et leurs six enfants ont été assassinés le 24 mars 1944 par la police allemande suite à une dénonciation d’un agent de police polonais. Or, le musée de Markowa n’insiste pas du tout sur les dénonciations des Polonais sauvant des Juifs. Pourtant l’historien polonais Jan Grabowski, spécialiste des szmalcownicy (maîtres chanteurs, délateurs, escrocs et brigands polonais ayant participé à la traque des Juifs durant la Shoah), a établi dans ses recherches que dans les jours qui ont suivi l’exécution de la famille Ulma, les corps d’une vingtaine de Juifs assassinés par des paysans polonais ont été retrouvés dans un village proche de Markowa. Suite à l’exécution des Ulma, ces paysans ont compris qu’ils risquaient aussi la mort si les Allemands découvraient qu’ils cachaient des Juifs. Ils ont alors préféré les tuer. Cette histoire tragique n’apparait à aucun moment dans le musée de Markowa. « C’est une erreur, car cette histoire concentre toute la complexité horrible de cette situation », regrette Konstanty Gebert. « Ces paysans n’étaient pas des criminels pathologiques, mais des gens désespérés pris dans une situation dans laquelle aucun être humain ne doit se retrouver. Cette complexité est malheureusement absente du narratif du musée de Markowa ».

Pogrom de Kielce en 1946

Il y a une autre spécificité polonaise sur laquelle le musée de Markowa ne s’attarde pas : les Polonais ayant sauvé des Juifs se sont souvent tus après la guerre, car leur attitude était extrêmement mal vue par la société polonaise. Les Justes craignaient surtout la réaction hostile de leurs voisins. « Dans beaucoup de cas, dire qu’on a sauvé des Juifs, c’était admettre qu’on a trahi parce qu’on a sauvé les ennemis de la nation », souligne Konstanty Gebert. « Après le pogrom de Kielce (juillet 1946) au cours duquel 42 Juifs sont assassinés, un hebdomadaire libéral de Cracovie a commencé à publier des récits de Polonais ayant sauvé des Juifs pour faire contre-feu à ce pogrom. Par crainte de représailles, ils ont écrit à cet hebdomadaire pour qu’il cesse d’en parler ». L’historien Jan Grabowski a même découvert un village du sud de la Pologne où les petits-enfants de personnes ayant caché des Juifs avaient été battus par leurs camarades parce que leurs grands-parents étaient considérés comme des traitres. « Même aujourd’hui, dans certaines zones rurales, des Polonais reconnus comme Justes parmi les nations demandent à l’ambassade d’Israël de ne pas envoyer de représentants officiels pour leur remettre le titre. Beaucoup de Polonais craignent encore la réaction hostile de leurs voisins », insiste Barbara Engelking.

Ne pas être dupe

Face à l’amnésie et l’instrumentalisation politique des Justes polonais, quelle attitude les Juifs doivent-ils adopter ? Le débat existe au sein du monde juif et il est difficile, car ce qui le sous-tend est précisément la peur légitime de l’instrumentalisation par les autorités polonaises. Pour certains, toute évocation polonaise des Justes ne sert qu’à masquer la participation des Polonais à la traque des Juifs. Pour d’autres, pleinement conscients de cette dérive, il faut malgré tout rendre hommage à ces hommes et ces femmes ayant sauvé des Juifs et veiller également à ce qu’ils intègrent la mémoire juive, car leur histoire concerne les Juifs. « Nous ne devons pas refuser la main que les Polonais nous tendent, mais nous ne devons pas être dupes », réagit Georges Bensoussan, historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah de Paris. « Il faut rendre hommage aux Justes polonais, tout en rappelant aussi le sort tragique des Juifs polonais pendant et après la guerre. La période d’immédiat après-guerre est essentielle si on veut comprendre pourquoi la Pologne se vide de ses Juifs. D’autres pogroms que celui de Kielce sont commis après la guerre à travers toute la Pologne. On estime que plus de 2.000 Juifs ont été tués au cours des pogroms commis entre 1945 et 1946. Il y a plus de Juifs tués après-guerre qu’avant la guerre pendant les années 1930 ! La Shoah a donc fonctionné comme un permis de tuer et non pas comme une inhibition. Ce qui est tout le contraire de ce que pensent les gens ». Cette spécificité polonaise n’est également jamais évoquée dans le musée de Markowa ni dans les interventions enflammées du Président polonais contre ceux qui portent atteinte à la « réputation » de la Pologne. 

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