Yvan Attal « J’en avais assez de passer pour quelqu’un qui délire ! »

« Ils sont partout », le dernier film d’Yvan Attal sortira sur nos écrans le 1er juin 2016. Un film à sketches qui, malgré quelques longueurs, dénonce avec humour, sensibilité et une incroyable brochette d’acteurs, tous les clichés antisémites. Yvan Attal était à Bruxelles le 24 mai dernier pour l’avant-première, nous l’avons rencontré.

La date de l’avant-première, organisée à Bruxelles le 24 mai 2016, correspond à la commémoration des deux ans de l’attentat du Musée juif, est-ce un hasard ?

Je pense que oui. J’ai appris effectivement que ça tombait le même jour et ça prend un sens particulier évidemment. C’est plutôt touchant de se dire que ce film arrive pour dénoncer tout ce qui s’est passé ces derniers temps. Il y a des hasards troublants.

Quel est le point de départ de votre film ? Avez-vous hésité à le faire ?

Non, je n’ai pas du tout hésité à faire ce film, et je me dis d’ailleurs aujourd’hui que j’aurais peut-être dû. Le point de départ est bien sûr sérieux. C’est une envie de parler de ce que je sentais monter dans mon pays, la France, mais de manière plutôt légère avec ces sketches, même s’il y avait un peu de colère, une angoisse. C’est ma nature de parler des choses de cette façon. Et puis, aussi, parce qu’on me traitait de paranoïaque quand je soupçonnais un peu d’antisémitisme. D’où l’ironie de ce personnage, entre les sketches, qui se fait soigner parce qu’il voit des antisémites partout, et qui en même temps replace le film dans un contexte plus réel aujourd’hui en France, en rappelant des chiffres, des faits. J’en avais assez de passer pour quelqu’un qui délire.

Pourquoi un film à sketches ?

L’antisémitisme est caractérisé par une multitude de clichés. J’ai voulu parler de l’antisémitisme en général, sans m’attacher à un fait divers précis, une époque. Je me demandais pourquoi ces clichés sont pris en sérieux, pourquoi on en veut aux Juifs à ce point. En France, on a séquestré un type, on l’a torturé et on l’a tué, sous prétexte qu’il avait de l’argent parce qu’il était juif et aussi parce que les Juifs, qui sont solidaires, allaient payer pour lui. On accuse les Juifs d’avoir de l’argent, de comploter, de tout contrôler, d’être partout. J’ai voulu démonter tous ces clichés et rigoler avec ça, parce que cela peut mener à des drames.

C’est facile de convaincre des acteurs juifs de jouer les antisémites et les non-Juifs d’être juifs ?

Les acteurs ont un rapport très sain et peut-être moins compliqué avec tout ça. Ils ont avant tout une partition, ils la lisent, et puis décident. Ils savent, j’imagine, dans quoi ils mettent les pieds. Mais c’est plus l’envie de travailler avec un réalisateur qui les guide. Je sais que Benoît (Poelvoorde) voulait travailler avec moi. J’assume la paternité complète de ce projet. J’ai demandé aux acteurs d’être des interprètes, ils jouent leurs partitions à merveille et je leur en suis extrêmement reconnaissant, parce que j’ai un casting extraordinaire : Benoit Poelvoorde, Danny Boon, Charlotte Gainsbourg, Valérie Bonneton, Gilles Lellouche, François Damiens…

Charlotte Gainsbourg assène à Danny Boon, son ex-compagnon dans le film, les pires clichés, sans que l’on puisse y répondre. C’est inhabituel…

C’est pour ça que le film peut mettre mal à l’aise. J’avais envie de retravailler avec Charlotte, de lui donner ce genre de rôle, parce qu’elle me reprochait toujours de lui donner des rôles en demi-teinte, et elle voulait en faire plus. Ici, elle s’en donne à cœur joie et elle a bien fait de me demander ça. Alors, les gens pensent que ce personnage n’existe pas, que j’exagère, que ces clichés n’existent pas. Un journaliste m’a dit un jour : « Mais qui pense encore que les Juifs ont de l’argent ? » C’est délirant effectivement de penser que les gens délirent encore à ce point sur les Juifs. Ce qui est délirant, c’est de voir que des gens pensent que nous délirons de les voir délirer ! Quand je vois le site de mon film, je reste halluciné de voir que les gens sont obsédés par les Juifs ! Les Juifs sont obsédés par les Juifs. Les goys sont obsédés par les Juifs. C’est terrible d’être juif en fait.

N’y a-t-il pas un risque pour vous d’être définitivement étiqueté ?

Je me suis rendu compte que oui. Puisque j’ai été étiqueté comme metteur en scène et acteur « franco-israélien » depuis que j’ai annoncé que je faisais ce film. Pendant 25 ans, j’ai fait du cinéma en étant « français » !

Dire les choses, vous pensez que ça peut aider ?

Je ne sais pas, moi j’ai eu envie de les dire. C’est comme un exutoire. Avec l’espoir que ça puisse changer quelque chose, mais ce n’est pas le but. J’ai fini d’écrire le scénario avant les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, j’ai donc dû réécrire deux-trois choses. Je dis notamment qu’il y aura bientôt un « Ultra Cacher »… Je ne suis pas assez naïf pour croire que je vais régler le problème de l’antisémitisme avec ce film. Mais c’était nécessaire pour moi de le faire, même si c’est étrange de se dire qu’à un moment on doit parler de soi de façon aussi intime. Je ne dis pas tout. Comme dans n’importe quel film, j’ai d’abord ouvert les vannes, et puis je suis revenu sur certaines choses, que j’ai coupées, en me disant que là, je disais peut-être des choses que les gens n’étaient pas prêts à entendre et que je risquais d’abandonner des spectateurs en cours de route. La France a un problème avec tout ça, elle ne veut pas se regarder, aborder certains sujets. Les Français sont dans un déni d’un certain nombre de choses, on l’a vu aussi avec la guerre d’Algérie. Ce n’est pas forcément lié à l’antisémitisme. J’ai l’impression que les Français ne veulent pas résoudre les problèmes et préfèrent faire comme s’il n’y en avait pas.

Ce film, au final, vous a-t-il fait du bien ?

Je ne sais pas si ce film m’a fait du bien, ou s’il m’a rendu un peu plus triste. Je pensais qu’en faisant un film sur l’antisémitisme, les gens se sentiraient concernés, et je me rends compte qu’ils s’en foutent. Les Français pensent que c’est uniquement le conflit israélo-palestinien qui est importé dans le pays et que cela ne les concerne pas. Aujourd’hui, j’ai compris. Mais j’avoue que j’appréhende un peu la sortie.

Danny Boon a une excellente réplique « Je veux plus être juif si c’est que pour le pire ! », vous en avez parfois marre d’être juif, vous aussi ?

Je n’ai pas le choix. A la limite, moi, je pourrais changer, mais les autres ? Ils me regarderont toujours comme un Juif.

« Ils sont partout » de et avec Yvan Attal
Sortie : 1er juin 2016
Durée : 1h51
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