L’intégration professionnelle des Arabes et des haredim, une priorité nationale

Les communautés arabes et ultra-orthodoxes peinent à s’intégrer au marché du travail israélien. Ce qui crée un défi majeur pour l’économie du pays. Face à cette situation, pouvoirs publics, secteur privé et monde associatif rivalisent d’imagination avec des initiatives en tout genre.

Israël ne relâche pas ses efforts pour tenter de faciliter l’intégration économique de ses deux maillons les plus faibles : la communauté ultra-orthodoxe (12,5% de la population) et le secteur arabe (20% du total). Le faible taux d’activité des « hommes en noir » fait partie des défis les plus importants de l’économie israélienne. Contrairement aux ultra-orthodoxes américains, les plupart des haredim, qui passent par les rangs d’écoles où l’apprentissage des matières profanes (anglais et mathématiques) n’est pas obligatoire, choisissent à leur majorité d’étudier à plein temps dans des yeshivot. Et restent le plus souvent en dehors du monde du travail, avec un taux d’activité de 45% contre une moyenne nationale de 76,2%. Ils bénéficient en effet d’un « filet de sécurité » estimé en moyenne à 3.000 shekels par mois (600 euros), principalement financé par des donateurs juifs de la Diaspora.

Sous l’effet d’autres traditions (conservatisme social, culture tribale…), les femmes du secteur arabe affichent de leur côté un taux d’activité de 33% contre 75% pour les hommes de la communauté arabe. Ce qui coûte chaque année 31 milliards de shekels (environ 6 milliards d’euros) à l’économie nationale. Adeptes des familles nombreuses, les haredim et les Arabes israéliens sont également les deux groupes connaissant le plus haut taux de pauvreté qui s’élève à près de 20,9% sur le plan national, selon les chiffres de l’OCDE. La « minorité » arabe (20% de la population nationale) affiche un taux de pauvreté de 51% (trois fois supérieur au secteur juif). Et à en croire un récent rapport annuel du centre de recherche Taub, 50% des foyers ultra-orthodoxes vivent sous le seuil de pauvreté, avant de recevoir des subsides (de type assistance sociale).

Exemption du service militaire

Ces deux populations ont un autre point commun, celui de ne pas avoir à servir dans les rangs de l’armée israélienne*. Pour les Arabes israéliens qui veulent travailler dans le secteur high-tech, cette exemption militaire est lourde de conséquences immédiates. A l’heure où les groupes du secteur des tendent à embaucher des ex-recrues des unités technologiques de Tsahal, la population arabe peine à intégrer les réseaux traditionnels de recrutement.

Face à cette difficulté, le secteur associatif a pris les devants. C’est ainsi que l’ONG Tsofen (« code » en hébreu) s’efforce depuis 2008 d’aider les jeunes diplômés de la communauté arabe à trouver des jobs dans la « Silicon Wadi ». Soutenue par l’agence américaine USAID, cette association tente de faire reculer les barrières à l’entrée. « Le problème est l’absence de passerelle entre la high-tech et les Arabes », insiste le cofondateur de Tsofen, Sami Saadi. La géographie ne joue pas non plus en faveur de la communauté arabe qui réside en majorité en périphérie, tandis que le secteur high-tech se concentre dans le centre du pays.

Mais les choses commencent à évoluer. « Il y a six ans, on comptait 350 ingénieurs arabes israéliens. Aujourd’hui, leur nombre est passé à 2.000, soit 2% des effectifs du secteur high-tech israélien. Notre ambition est de porter cette proportion à 10% d’ici à 2020 », avance Tsofen. Fin janvier, un nouveau forum s’est ainsi constitué à Haïfa, afin de promouvoir le networking des ingénieurs arabes israéliens. « Le réseautage est crucial dans un secteur où 70% des postes sont pourvus grâce à des recommandations personnelles, le fameux principe du “haver mevi haver” (un ami amène un ami) israélien », observe l’un des promoteurs du forum, Si Avivi, responsable d’ITWorks, une ONG qui défend la diversité sur le lieu de travail.

Accompagnement

Le manque de relations n’est pas le seul obstacle. Les Arabes israéliens qui se lancent dans la création d’entreprises innovantes peinent aussi à bénéficier d’un accompagnement. Un vide qui est en train de se combler. Début 2015, les villes de Baqa-al-Garbiyye (dans la région du triangle) et de Nazareth (en Galilée) ont choisi de favoriser l’entrepreneuriat arabe en accueillant des accélérateurs technologiques. L’incubateur Q-Start, basé à Baqa, a ainsi pour particularité d’être piloté par le collège universitaire Al Qasemi et l’association à but non lucratif PresenTense, qui a concomitamment lancé Yazamiot, une structure pour les femmes ultra-orthodoxes souhaitant lancer leur entreprise.
 

De fait, un vent de changement similaire souffle sur Bnei Brak… Il y a quatorze mois, ce quartier ultra-religieux situé en banlieue de Tel-Aviv a, par exemple, inauguré une couveuse pas comme les autres. Initiée par deux entrepreneurs ultra-orthodoxes, Yitzik Crombie et Racheli Ganot, elle vise à ouvrir un nouveau débouché aux 8.000 étudiants issus du monde haredi qui ont suivi un cursus d’études technologiques ; un nombre qui ne s’élevait qu’à 400 en 2006. La structure travaille sur des projets d’outsourcing pour le compte de grands groupes comme Intel et Sandisk. Sans que ses recrues aient besoin de sortir du périmètre de Bnei Brak.

Reste que pour gagner cette bataille de l’emploi, les pouvoirs publics sont montés en première ligne. Le ministère de l’Economie a notamment prévu d’investir 3,7 milliards de shekels jusqu’en 2017, au bénéfice de l’ensemble des populations arabes, bédouines, druzes et circassiennes. But de la manœuvre : renforcer la législation contre les discriminations à l’emploi, stimuler l’entrepreneuriat, favoriser l’éducation et les formations, et développer les infrastructures adéquates. Le secteur ultra-orthodoxe devrait lui bénéficier d’une enveloppe de 480 millions de shekels d’ici à 2020. Un dispositif qui vise à mettre au travail une population ultra-religieuse qui devrait doubler de taille, et passer de 830.000 à 2 millions d’âmes, dans les vingt prochaines années…

La réforme visant à mettre fin à l’exemption des haredim du service militaire obligatoire ne doit pas intervenir avant 2017.

Le coup de pouce de la fondation Kemach Etablie en 2007, la fondation Kemach porte un nom à double sens. En hébreu, Kemah est l’acronyme de « Kidum Miktzoee Haredi » ou « Promouvoir l’emploi des Haredim » ; et le mot signifie aussi farine, par référence au passage « Sans pain pas de Torah et sans Torah pas de pain ». Tout un programme. Mais à ce jour, cette association à but non lucratif, fondée par un groupe de philanthropes composé du britannique Leo Noé, d’Aron Wolfson de New York et du Brésilien Elie Horn, est sans doute la seule à avoir apporté une solution holistique aux défis posé par le faible taux d’activité des ultra-orthodoxes dans l’Etat hébreu. Son crédo ? Au lieu d’imposer des solutions de l’extérieur, Kemach prépare les haredim au marché du travail selon leurs propres termes, en respectant leurs valeurs. Concrètement, la fondation accorde des subventions pour des formations professionnelles. Depuis sa création, quelque 10.000 ultra-orthodoxes (des hommes dans 75% des cas) ont bénéficié de bourses d’études, sur un total de 23.000 demandeurs. Kemach les reçoit dans ses locaux de Jérusalem, garantissant un environnement exclusivement masculin ou féminin selon les jours, pour être conforme aux codes de cette communauté. Et verse une allocation sur les comptes bancaires des candidats sélectionnés qui se transforme en prêt s’ils ne parviennent pas à terminer leur formation. Le profil type de celui qui s’adresse à Kemach ?  Unhomme marié d’une vingtaine d’années, qui n’a fréquenté que les écoles talmudiques ou le Kollel, mais doit subvenir aux besoins de six  enfants… « Pour certains de nos clients « ,confiait voilà peu le directeur de la Fondation, Mordechai Feldstaine, « c’est la première fois qu’ils utilisent un ordinateur ou ouvrent un courriel, nous faisons donc tout pour qu’ils se sentent à l’aise«  .
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