Les enfants cachés face à la vague djihadiste

Depuis que la France et la Belgique sont les théâtres d’attaques djihadistes visant explicitement les Juifs, les enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale revivent les traumatismes qu’avait suscités la Shoah. Deux psychologues spécialisées dans les traumatismes des enfants cachés, Nathalie Zajde et Susann Heenen-Wolff, s’efforcent de cerner cette problématique.

Les tueries ayant visé les Juifs en France et en Belgique ainsi que celles de novembre 2015 à Paris et mars 2016 à Bruxelles peuvent-elles réveiller les traumatismes liés à la Shoah auprès des enfants cachés ?

Nathalie Zajde Oui, et c’est pourquoi la cellule psychologique du Centre Georges Devereux d’ethnopsychiatrie, dédiée aux survivants de la Shoah, a mis en place, au Mémorial de la Shoah à Paris, un groupe de parole mensuel dès le mois de février 2015. Ce groupe de parole est ouvert à tous ceux qui ressentent le besoin d’échanger, de partager et de concevoir de manière collective les manières de réagir face aux actes meurtriers génocidaires antisémites récents. Ces réunions gratuites et ouvertes ont également pour vocation de prévenir les traumatismes susceptibles d’advenir à l’occasion d’attentats. Depuis le meurtre des enfants juifs à Toulouse, depuis l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, et celle du Musée juif de Bruxelles, ils sont saisis à nouveau par l’angoisse qu’inspire un projet politique et armé d’extermination des Juifs. Certains anciens enfants cachés, orphelins de la Shoah pour la plupart, vivent une sorte de traumatisme intellectuel. Ils disent qu’ils ne se doutaient pas que tout pouvait recommencer comme au temps du règne des nazis. Il faut rappeler que le programme politique de l’islamisme radical, emprunté directement au programme nazi, passe par l’éradication de l’existence juive.

Susann Heenen-Wolff On a d’ailleurs déjà pu observer le phénomène lorsque l’extrême droite est arrivée au pouvoir en Autriche en 2000. Cet événement a réveillé auprès de certains enfants cachés un traumatisme qu’ils n’avaient pas vécu auparavant. Cela peut sembler très étrange. Ils ont en effet été séparés de force de leurs parents et ont dû ensuite quitter parfois brutalement la famille qui les avait cachés, mais ils n’ont pas tout de suite accusé le coup parce qu’ils étaient soumis à une sur-adaptation. En psychanalyse, nous savons qu’il faut un deuxième événement traumatique pour que le premier événement traumatique puisse être perçu comme tel. C’est la raison pour laquelle les tueries et les attentats djihadistes de Paris et Bruxelles peuvent renvoyer de manière traumatique les enfants cachés à la persécution qu’ils ont subie il y a plus de 70 ans. Comme si une bombe à retardement avait été déposée dans l’enfance de ces Juifs cachés et n’explosait que lorsqu’un deuxième évènement se produisait. On appelle cela le phénomène d’après-coup. Dans le projet de recherche que j’ai dirigé à l’UCL avec Adeline Fohn, nous avons rencontré une dame qui avait développé par exemple une véritable décomposition psychique lorsque l’extrême droite est arrivée au pouvoir en Autriche.

Comment expriment-ils leurs craintes et leurs angoisses envers ces actes antisémites ?

N.Z. Certains sont pris d’attaques de panique, d’autres sont saisis par des phobies, des obsessions, des angoisses, des cauchemars et des insomnies. Certains disent qu’ils ont l’impression d’entendre à nouveau le bruit des bottes allemandes rentrer dans Paris. Mais la majorité de ceux qui participent aux réunions que nous organisons au Mémorial de la Shoah ne présentent pas de symptômes aussi sévères. Ils viennent, car ils sont inquiets, pour eux-mêmes et pour leurs proches, et se sentent vulnérables.

S.H-W. Il n’y a pas de symptomatologie commune à tous les enfants cachés bien que le phénomène de la sur-adaptation les caractérise tous. C’est d’ailleurs ce qui les conduit à vivre à bas bruit. Comme s’ils étaient brutalement renvoyés à leur identité juive et surtout à l’extermination qui peut en résulter.

Comment expliquer cette vulnérabilité ?

N.Z. Nous comprenons aujourd’hui la nature de cette vulnérabilité psychique : elle est à la hauteur de la vulnérabilité politique et sociale réelle du pays dans lequel vivent les individus menacés, en France, en Belgique. Les enfants cachés, dont l’existence, au début de leur vie, a été radicalement bouleversée et déterminée par un programme politique antisémite, sont ce que j’appelle des lanceurs d’alerte, des personnes qui du fait de leur vécu propre durant l’enfance, savent reconnaître de manière quasi instinctive un danger antisémite réel et savent évaluer la capacité d’une société à y faire face. Or, pour l’heure, d’après les signes et symptômes des anciens enfants cachés, il semble que les Etats attaqués par les terroristes islamistes ne soient pas en pleine capacité d’enrayer ce danger antisémite. C’est dans ce cadre que nous comprenons les angoisses et les craintes exprimées par les derniers survivants de la Shoah et par leurs enfants, ceux qu’on appelle « seconde génération ».

S.H-W. La génération d’après présente certaines similitudes avec celle des enfants cachés. Ils ont vécu avec le sentiment qu’ils ont pu reconstruire une vie juive sans être confrontés à des problèmes d’antisémitisme. Et tout d’un coup, la réalité brutale et meurtrière des actes antisémites et des attentats réveille une crainte et une angoisse qui n’était pas présente auparavant. Tout cela travaille énormément cette génération, c’est-à-dire celle née après la Shoah. Quant aux enfants cachés, je pense qu’ils ont développé des antennes très fines pour sentir les dangers qui peuvent surgir dans une société. C’est tout simplement le « privilège » de tous ceux qui ont traversé des évènements aussi tragiques qu’un génocide. C’est la raison pour laquelle il faut évidemment les écouter attentivement, même si leur réaction peut être parfois exagérée.

Comment les psychologues spécialistes des traumatismes de la Shoah leur répondent-ils ?

N.Z. Il ne faut jamais laisser croire au survivant ou à son descendant que ses angoisses sont l’expression d’un problème personnel, subjectif, inconscient et infantile non résolu. Demander à quelqu’un qui subit une attaque antisémite « A quoi cela vous fait-il penser ? A quel événement infantile refoulé vous renvoie ce que vous vivez actuellement ? » est éthiquement et cliniquement inacceptable. Une approche psychologique qui ne prendrait pas en compte la dimension objective, sociale, culturelle, politique et historique du problème reviendrait à nier la réalité et le fondement de la souffrance du survivant – ce qui constituerait alors un nouveau traumatisme. Ensuite, il ne faut jamais laisser le sujet seul avec sa souffrance. Soigner un trouble psychique induit par une agression politique nécessite forcément une réponse politique. Et c’est là aussi que les enfants cachés pendant la Shoah sont atteints. Nombre d’entre eux ont fait des choix politiques, ont adhéré à des options qu’ils pensaient des forces invincibles contre le fascisme, l’antisémitisme et les génocides. Ils s’aperçoivent aujourd’hui que les options auxquelles ils ont adhéré sont impuissantes face aux nouvelles données politiques, aux nouvelles forces des collectifs qui veulent leur disparition. Si les réunions d’anciens enfants cachés qu’organise le Centre Georges Devereux peuvent avoir un effet thérapeutique pour certains, c’est qu’elles cherchent à répondre à ces questions : « comment répondre de manière adaptée à la nouvelle menace afin que cette fois-ci, nous, et surtout nos enfants et nos petits-enfants, ne soyons pas des victimes surprises et désarmées face au projet d’extermination des Juifs, comme nous l’avons été il y a 70 ans ? ».

Cette vague d’attentats remet-elle en cause les témoignages que ces enfants cachés délivrent dans les écoles, et notamment les écoles des quartiers difficiles dont sont issus certains djihadistes ?

N.Z. De même qu’ils remettent en cause leurs choix politiques, ils se demandent si leur activité de témoignage aura été utile. Celle-ci a deux vocations étroitement liées ; d’une part informer, nourrir les connaissances historiques par le biais de ce qu’on appelle la micro-histoire et les témoins vivants, et d’autre part servir de sentinelle afin de prévenir un nouveau génocide contre les Juifs, en luttant contre le négationnisme. L’activité de témoignage est essentielle, car la question de fond que se pose tout survivant est « pourquoi ai-je survécu, alors qu’on a voulu ma mort et que la majorité des miens n’a pas survécu ? ». Les deux principales réponses sont : garantir que la vie juive continue et qu’ainsi le bourreau aura été vaincu, et s’assurer que la catastrophe ne se reproduise pas. Or, actuellement, la menace est à nouveau présente. D’où ce sentiment mêlé de désarroi –« à quoi bon ? » disent les témoins survivants- et de rage : – « il ne faut rien lâcher, il faut lutter, non pas tant pour nous, mais pour nos enfants, nos petits-enfants et surtout au nom de la mémoire de nos morts, nos parents assassinés pendant la Shoah ». Grâce aux échanges du groupe de parole, les survivants, les anciens enfants cachés nous apprennent que leurs disparus dans la Shoah, quand ils ne font pas l’objet d’un deuil insurmontable, agissent comme un impératif moral et sont une source de force pour mener le combat contre les menaces actuelles.

S.H-W. Je ne vois pas le problème de manière aussi pessimiste. Si le témoignage d’un enfant caché dans une école ne touche que serait-ce un seul élève sur une classe de vingt, c’est déjà bien. Il faut être modeste. Les gens convaincus qu’il faut abattre nos démocraties et tuer ceux qui la composent ne vont pas être transformés en bons citoyens démocrates suite à un témoignage d’enfant caché ou de rescapé de la Shoah. C’est pourquoi je pense qu’il est primordial que les enfants cachés continuent de témoigner dans les écoles, car ils sensibilisent les jeunes aux conséquences terribles d’un régime raciste et antisémite.

Maître de conférences en psychologie à l’Université de Paris VIII, Nathalie Zajde est responsable clinique au Centre Georges Devereux de Paris. Spécialiste des traumatismes de la Shoah, elle a publié en 1995 Enfants de survivants (éd. Odile Jacob) et en 2012 Les enfants cachés en France (éd. Odile Jacob).

Après avoir étudié la psychologie et la sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, Susann Heenen-Wolff obtient son doctorat en sociologie à l’Université de Francfort. Formée à la Société Psychanalytique de Paris, elle est aujourd’hui membre titulaire de la Société Belge de Psychanalyse, et professeur de psychologie clinique à l’Université Catholique de Louvain et à l’Université Libre de Bruxelles. Elle a mené plusieurs recherches sur les traumatismes des enfants juifs cachés pendant la Shoah.
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