Elie Levy « Il faut apprendre à (s’)apprendre »

En octobre 2015, Le Lift a ouvert ses portes en périphérie bruxelloise. Une école différente, pour répondre au décrochage de nombreux élèves grâce à une « pause active ». Un projet imaginé par Elie Levy, fils du Grand Rabbin du Congo, architecte… et ancien élève, qui a décidé d’aider les autres à trouver leur voie.

C’est précisément à Beersel qu’Elie Levy a choisi de vivre, et d’installer son école, Le Lift, il y a bientôt huit mois. Son histoire personnelle est à la fois peu habituelle et semblable à celle de nombreux jeunes en quête de sens. Elie Levy nait à Elisabethville (Lubumbashi) au Congo, en novembre 1948. « Nous avons six mois d’écart Israël et moi ! », sourit-il. Fils cadet d’une fratrie de quatre enfants, il se souvient d’une jeunesse insouciante, en dépit d’un milieu modeste. Avec une mère au foyer, professeur de religion israélite et un père, Moïse Levy, qui sera pendant 50 ans le Grand rabbin du Congo, la maison familiale est ouverte sur la diversité, tant ethnique que sociale et culturelle. « Mon père n’était pas du tout orthodoxe, sans être libéral, il était très moderne dans sa pensée », relève Elie. « Les meilleurs amis de mes parents étaient le pasteur protestant, dont nous considérions les enfants comme nos frères, mais aussi des curés, des popes, des nonnes… Mon père suscitait le respect général. Pour son ouverture, sa morale et son écoute de l’autre, il a été un phare dans ma construction ».

Après avoir suivi sa scolarité à l’Athénée royale d’Elisabethville, Elie Levy rejoint l’Institut catholique Jean XXIII et termine ses secondaires chez les Pères salésiens. Il quitte le Congo en 1967 pour poursuivre ses études en Belgique. « Je n’étais pas du tout politisé » explique-t-il, « mais j’avais besoin de me trouver des causes. Je me suis donc investi à fond dans les grands combats des mouvements étudiants, contre la guerre au Vietnam, le nucléaire… ».

L’envie suffit parfois

Grand timide, Elie Levy n’a cependant jamais eu sa langue en poche et se fait vite remarquer comme élève « remuant » : à Saint-Luc d’abord, puis à La Cambre, où il tarde également à trouver dans ses études en architecture ce qui fait sens. « Un jour, au lieu de m’interroger sur les matières vues, un professeur m’a tendu le livre d’Albert Speer Au cœur du Troisième Reich. J’ai compris que la conception d’un projet était indissociable d’une réflexion quant à ses implications et ses effets sur la société. L’architecture devenait soudain passionnante ! Ce même professeur m’a convaincu de poursuivre mes études et j’ai terminé brillamment, en étant nommé assistant à la remise de mon diplôme ! »

Elie Levy enseignera de longues années à La Cambre, dans la section Arts visuels aux architectes d’intérieur ensuite, et à l’école de Mons pendant une dizaine d’années. Avec des méthodes parfois alternatives, comme ce jour où il plonge ses étudiants dans une séance de relaxation profonde et prend conscience que le parcours d’un élève n’est pas étranger à sa condition mentale, spirituelle, physique, à son vécu. Fin des années 80, il se retire de l’enseignement pour rejoindre l’agence Traces, dont il deviendra le directeur général, réalisant que l’envie suffit parfois pour relever des défis. Cinq ans plus tard, il lance son propre bureau d’architectes designers Ekla, tout en reprenant à La Cambre le département architecture d’intérieur qu’il dirigera pendant vingt ans en y doublant le nombre d’étudiants.

Devenu au fil des ans « un maitre ignorant », apprenant avec ses élèves, il leur impose le choix responsable, la vérification par soi-même, convaincu que chaque action, peu importe son niveau, a une portée et des effets sur la société, estimant que les règles sont faites pour être transgressées et réinventées en fonction des combats à mener. Témoin des décrochages et changements d’orientation de nombreux élèves, Elie Levy décide, après un dernier projet de scénographie dans la Librairie Filigranes, d’ouvrir Le Lift. « Une école destinée à accompagner ceux (du secondaire et du supérieur) qui ne savent plus où ils en sont, pour (re)construire la confiance en eux, leur apprendre à (s’)apprendre pour pouvoir faire des choix, grâce à la rigueur, l’esprit critique et une méthodologie de la recherche qui prime sur le contenu. Pour permettre aux jeunes d’être les entrepreneurs de leur vie », insiste Eli Levy, qui compte actuellement 7 élèves âgés de 18 à 24 ans pour 27 professeurs d’universités et de hautes écoles et recherche toujours des sponsors pour rester indépendant de la Fédération Wallonie-Bruxelles. A ceux qui le taxent d’élitisme, au vu du minerval demandé (7.500 euros), il parle de « faux prétexte ». « Le paiement ne peut être un obstacle, mais il fait aussi partie de la motivation », estime-t-il.

Dans son rapport identitaire, Elie Levy se définit depuis toujours comme « un nègre blanc, le cul entre deux chaises », ayant grandi avec  les chants du Palmach, au son des langues parlées par ses parents (le ladino, le grec, le turc, l’hébreu, l’italien, l’anglais, et le français !), portant le poids collectif de la Shoah, par l’origine séfarade de sa famille, et un attachement à Israël qu’il concilie avec le soutien d’un Etat palestinien. Son identité juive, il l’assume pleinement et a su la transmettre à ses deux enfants originaires du Vietnam. « Ma femme est athée, mon fils se dit citoyen du monde et ma fille porte fièrement son Magen David autour du cou. Nous fêtons le Têt, Noël et Pessah en famille, et nous allons bien », conclut-il. 

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