Les Juifs, et plus particulièrement les Juifs ashkénazes originaires d’Europe orientale, ont commémoré le 16 mai dernier le centenaire de la mort de Sholem Aleikhem. Ce grand écrivain juif né dans l’Empire tsariste en 1859 et décédé à New York en 1916 a su hisser le yiddish au rang de langue littéraire.
A New York, où il est accueilli en 1905 comme une célébrité, Mark Twain s’est avancé vers lui en ces termes : « Vous êtes le Mark Twain juif ». Comme le raconte la légende, Sholem Aleikhem lui aurait répondu : « Et vous, vous êtes le Sholem Aleikhem américain ! ».
Sholem Aleikhem a réussi à vivre de sa plume et à connaitre le succès, notamment grâce au développement extraordinaire de la presse yiddish en Europe et aux Etats-Unis dès la fin du 19e siècle où de nombreux romans ou nouvelles sont publiés sous forme de feuilletons. Entre 1880 et 1939, la presse juive, et notamment celle en yiddish, a connu une effervescence inédite et la dimension internationale de celle-ci s’est également manifestée très rapidement. Comme le yiddish est parlé en Europe orientale, en Europe occidentale et en Amérique du Nord suite aux vagues d’émigration de la première moitié du 20e siècle, la littérature juive est devenue une « littérature monde ». C’est ce qui explique que lorsque Sholem Aleikhem se rend à Paris, sa présence déclenche une émeute parce qu’il n’y a pas suffisamment de place dans la salle où il donne sa conférence.
Sholem Aleikhem appartient à cette génération d’écrivains, publicistes, journalistes et militants politiques juifs qui ont œuvré en yiddish pour que le peuple juif entre pleinement dans la modernité. Oui, le yiddish a aussi permis l’émancipation culturelle et politique des Juifs d’Europe orientale, et cette langue porte en elle des expériences très fécondes en matière de laïcisation du monde juif. Et le yiddish n’a pas été que la langue du Bund. Même les militants des partis sionistes n’ont pas hésité à recourir au yiddish pour toucher les masses ou même dialoguer entre eux.
Hélas, avec la Shoah, l’Allemagne nazie a détruit une civilisation entière, et avec celle-ci la langue yiddish. Après 1945, les communautés juives d’Europe et d’Amérique du Nord n’ont pas su ni voulu transmettre cette langue, leur langue, aux générations suivantes. Les causes sont complexes et la formidable intégration des Juifs aux sociétés occidentales a également joué un rôle dans l’effacement du yiddish.
En dépit des initiatives louables pour redonner vie au yiddish, il faut accepter cette triste réalité : le yiddish n’est plus une folks shprakh (langue du peuple) et nous, Juifs laïques ashkénazes, sommes
orphelins d’une langue qui n’est pas morte ! Le yiddish est encore la langue vernaculaire des Juifs ultra-orthodoxes. Et dans ces communautés d’Anvers, de Brooklyn ou de Londres, il a encore un bel avenir devant lui. Ce n’est pas un hasard si ces « craignant-Dieu » nous fascinent tant. Ils nous évoquent le monde d’avant, parti en cendres avec la Shoah, et ils nous renvoient surtout l’image douloureuse d’un héritage linguistique qui nous appartient, mais que nous ne pouvons revendiquer, et qu’ils utilisent sans peine dans leur vie quotidienne.
Nous devons même admettre que grâce aux Juifs ultra-orthodoxes, le yiddish n’est pas cet idiome shmaltz et savoureux que certains d’entre nous réduisent à un état d’objet folklorique dont les seules destinations sont les blagues et les saynètes. Non, le yiddish ne peut se résumer à ses witz (mots d’esprit). C’est une langue à part entière, qui a légué à l’Humanité des grandes œuvres littéraires (Sholem Aleikhem) et même un prix Nobel de littérature en 1978 (Isaac Bashevis Singer). S’il est vrai que nous n’utiliserons plus le yiddish dans notre vie quotidienne, nous pouvons encore faire connaître ses trésors littéraires et artistiques et montrer à quel point il a permis aux Juifs de s’ouvrir sur le monde dans leur propre langue.
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