Depuis huit ans, la chorale Rana mêle les voix de dix-huit femmes, juives et arabes, laïques ou religieuses. Et fait la fierté de Jaffa, dont un tiers des habitants sont des résidents arabes.
« La prière des mères ». A l’approche des commémorations du Jour du Souvenir (ndlr : Yom HaZikharon, dédié à la mémoire des soldats et des victimes de guerres), Rakefet, Sirhab, Badria, Alia et les autres répètent avec ferveur ce chant. Composé par l’artiste Tzruya Lahav, il évoque la « mer de larmes » versées des deux côtés du conflit israélo-palestinien… Tous les mardis soir, à 19h30 précises, dix-huit femmes pour moitié juives et arabes-chrétiennes ou musulmanes, religieuses ou laïques, mêlent leur voix pendant plus de deux heures pour chanter en hébreu, arabe, perse, grec, ladino et même en yiddish. Et apprendre à se connaître.
Une rencontre hebdomadaire qu’elles ne rateraient pour rien au monde. Initiée voilà huit ans par la musicienne israélienne Mika Danny, la chorale est d’abord née sous le nom de Shirana (fusion du mot chanson, Shir en hébreu et Rana en arabe) dans l’enceinte du Centre communautaire arabe juif de Jaffa. Depuis janvier, elle a été rebaptisée Rana et opère désormais de manière indépendante sous les auspices de l’association Inspiration Global School for Art, Leadership and Social Change.
Le soutien arabe difficile
Cet ensemble vocal au féminin, dont les membres ont de 30 à 60 ans et des poussières, constitue surtout un rare exemple de coexistence musicale, dont les habitants de Jaffa ne sont pas peu fiers. Celle que l’on surnommait jadis « la fiancée de la mer », est aujourd’hui une « ville mixte » rattachée à la municipalité de Tel-Aviv, et totalisant 60.000 habitants dont un tiers sont des résidents arabes.
« C’était important pour moi de travailler avec des femmes d’un certain âge, pour que des liens intimes se tissent dans la durée. Il existe peu de contacts entre les populations juives et arabes dans notre pays, même dans une ville mixte telle que Jaffa », explique la chef d’orchestre de la formation, Mika Danny, ex-résidente de Tel-Aviv, venue s’installer près du marché aux puces de Jaffa voilà quelques années.
Evidemment, tout n’est pas rose. La chorale n’a pas encore trouvé son financement. Et il devient parfois difficile de recruter des chanteuses en langue arabe disposant d’une certaine notoriété pour accompagner la chorale lors de ses tours de chant. De fait, à en croire Sirhab Abu-Lassan, qui fait partie de la chorale depuis le premier jour, avec sa sœur Badria Bouchari et sa mère Alia Hatab, la communauté arabe n’apporte pas assez son soutien à l’initiative. Soit parce qu’une partie de ses membres refusent de favoriser la « normalisation » avec les Juifs. Soir parce que nombre de musulmans considèrent que le chant féminin en public constitue un sacrilège.
Pour la sexagénaire Alia Hatab, qui se présente comme la première femme arabe de Jaffa ayant décroché un diplôme universitaire d’enseignement, rejoindre Shirana s’est pourtant imposé comme une évidence. « Ma mère a toujours chanté à la maison, y compris des chants liturgiques dans le cadre des cérémonies rituelles, car elle était l’une des rares à lire le Coran », explique cette grand-mère qui se couvre la tête depuis son pèlerinage à la Mecque. « Je ne m’interdis rien : personne ne me fera renoncer à chanter en public, y compris devant les hommes ! » Celle qui a préparé un doctorat sur les trois religions monothéistes ne vit pas en vase clos. « J’ai toujours été entourée de Juifs », sourit-elle. « Il n’empêche que j’apprécie particulièrement l’atmosphère de respect qui règne lors des répétitions ».
De fait, quand Mika Danny dirige ses chanteuses, elle impose une discipline qui ne laisse place qu’à l’harmonie et au plaisir de chanter ensemble. « Je n’ai pas rejoint ce projet, en raison de son étiquette « juif-arabe » – cette dimension fait déjà partie de mon quotidien », confie Rakefet Lapid, une habitante de Jaffa qui s’est longtemps occupée d’adolescentes en difficulté. « J’ai avant tout souhaité faire partie d’un groupe de femmes unies par la passion du chant et par la volonté de se perfectionner ».
Message d’espoir
De prime abord, Rana possède un répertoire des plus variés : « On ne chante pas particulièrement des chansons sur la paix », confie Mika Danny, qui travaille main dans la main avec le musicien Idan Toledano. Mais clairement, la chorale tend à mettre en avant des textes porteurs de messages : à l’image du chant intitulé « Je n’ai pas élevé mon fils pour être soldat », composé par Alfred Bryan & Al Piantadosi, et interprété en hébreu, anglais comme en arabe.
Lors de leur premier concert, au printemps 2009, les femmes de Shirana ont enregistré leur plus grand succès, en interprétant le Had Gadia de la célèbre chanteuse israélienne Hava Alberstein, un remake du chant traditionnel de Pessah alternant hébreu et araméen, et dont le dernier couplet (composé pendant la 1ère intifada, en 1989) est à lui seul un manifeste politique.
La célèbre chanteuse israélienne a d’ailleurs tellement apprécié cette interprétation, qu’elle a proposé à la chorale de Jaffa d’enregistrer à ses côtés la chanson Barouch Abba pour l’un de ses derniers albums. Il n’empêche. Hag Gadia est devenu « l’hymne » de la chorale qui se produit en Israël comme à l’étranger, notamment dans la ville de Toulouse (en novembre 2014). Et qui l’interprète chaque année à l’occasion des cérémonies alternatives du « Jour du Souvenir » qui fleurissent en Israël. Avec sa traduction partielle en arabe, ce chant permet à lui seul aux femmes de Rana de véhiculer un message d’espoir dans une région de plus en plus tourmentée.
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