Les élèves de Molenbeek disent non à la haine

Dans le cadre de son projet « La Haine, je dis NON ! » dans les écoles primaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le Centre d’éducation à la citoyenneté du CCLJ a pu suivre cette année quelque 230 élèves de la commune de Molenbeek. Avec un bilan très positif de ces animations mensuelles de deux heures effectuées dans 11 classes de 5e et 6e. Et la ferme intention de poursuivre le travail l’an prochain.

Mardi 7 juin 2016, Molenbeek. Zora Vardaj, animatrice socio-culturelle au Centre d’éducation à la citoyenneté (CCLJ), vient donner sa dernière animation de l’année aux élèves de 5e primaire de l’Ecole 9. « Madame, c’est vrai que vous venez faire l’animation aujourd’hui ? Trop chouette ! », lui adresse une jeune fille, dont l’enthousiasme semble partagé par ses camarades.

Depuis janvier, l’équipe d’animatrices du CCLJ vient chaque mois passer deux heures dans 11 classes des écoles 9, 13 et 16 de la commune. Une initiative de l’échevine de la Jeunesse et du Dialogue interculturel, Sarah Turine, qui a profité du déclic créé par les attentats de Charlie Hebdo pour concrétiser ce projet au sein des écoles molenbeekoises. « Nous avions lancé un groupe de travail il y a un an et demi sur le dialogue interculturel pour travailler sur la question des préjugés, souvent basés sur l’ignorance, notamment entre les membres de la communauté juive et de la communauté musulmane », explique-t-elle. « On m’a parlé de ce programme “La haine, je dis NON !” et j’ai trouvé qu’il serait très intéressant de le proposer à nos élèves. L’école a beaucoup de missions à remplir et certaines doivent parfois être reportées malheureusement, mais les attentats de Charlie Hebdo ont remis à l’avant-plan une prise de conscience qui nécessitait une réponse rapide. Pour ne pas non plus laisser les enseignants démunis et en manque d’outils ». Un centre juif pour déconstruire les préjugés ? « Cela n’a posé aucun problème », affirme l’échevine. « Je pense d’ailleurs que face à ce qui se passe aujourd’hui, les gens sont plus ouverts. Nous avons organisé à Molenbeek plusieurs événements intercultuels, à l’occasion de la rupture du jeûne, pour Noël et la Pâque juive. J’ai été surprise de constater que pour beaucoup de jeunes, cela paraissait normal. Je pense que l’actualité a posé une urgence qui fait que l’on accepte de se remettre en question, de dépasser les idées préconçues ».

« Pourquoi les droits de l’homme ? »

l’Ecole 9, Zora Vardaj demande aux élèves de se rappeler les six règles de travail, avant de commencer son animation : « toujours s’exprimer en je », « ne pas se moquer des autres », « avoir le droit au stop », « parler calmement », « attendre le bâton de parole pour parler », en sachant que des « bandelettes mauves » sont distribuées en cas de non-respect des règles.

« Pourquoi la Déclaration des droits de l’homme a-t-elle été créée en 1948 par l’ONU ? », introduit l’animatrice pour cette après-midi consacrée aux droits de l’homme. « Si vous vous souvenez du témoignage de Sophie Rechtman auquel vous avez assisté au CCLJ, est-ce que ses droits étaient respectés ? » « Nooon ! », répondent d’une voix les élèves. « Elle ne pouvait plus aller à l’école et devait se cacher parce qu’elle était juive », complète Dorian.

« Mais pourquoi les droits de l’Homme ? », s’enquiert Ajar. « Il s’agit effectivement des droits des humains dans leur ensemble », précise Zora, avant de leur raconter son histoire : « Des scientifiques partis en expédition viennent de découvrir dans l’océan Pacifique une île inconnue. Ils doivent à présent lui trouver un nom, un drapeau et un nom pour ses habitants, en choisissant les cinq droits de l’homme qui leur paraissent les plus importants….». Répartis en groupes de trois, les élèves semblent avoir un peu de mal à mettre leurs réflexions en commun. Sara et Fathi sont d’accord pour privilégier le droit au repos et aux loisirs, la liberté religieuse et l’interdiction de la détention arbitraire. Dans son groupe, Malak a usé de son droit au stop pour se retirer de l’animation, ne parvenant pas à faire valoir ses vues à ses camarades. Pas facile non plus du côté d’Ali, Liridon et Viorika, qui bloquent sur le nom de leur île : « Mohamed Ali » remporte une voix contre deux pour « New York 2.0 ». « Et si on appelait les habitants “les Molenbeekois”  ? », propose Ali. « Tu rigoles, c’est la merde à Molenbeek… », murmure Liridon. Le drapeau représenté sur leur panneau résumera heureusement les aspirations de chacun : « rouge pour l’Albanie et vert pour le Maroc, avec un oiseau pour la Moldavie », précisera Viorica à la classe.

Frédéric Vanderstraeten, leur professeur, reconnait l’efficacité de ces animations. « Même si cela reste quelque chose de difficile, elles ont aidé mes élèves à travailler avec n’importe qui et pas uniquement leurs copains », confie-t-il. « Ils apprécient de mieux se connaitre, certains se sont vraiment découverts. Et puis, cela leur apprend à s’ouvrir sur le monde. Personne n’est inscrit chez nous à la religion israélite, c’est même parfois mal vu dans leurs familles. Ils ne savaient rien de la culture juive, et la visite du CCLJ, avec le témoignage de Sophie, fait partie de ce qui les a le plus marqués ».

Un espace de parole

La directrice du Centre d’éducation à la Citoyenneté Ina Van Looy revient sur le choix des animations proposées aux écoles de Molenbeek : « Nous avons voulu expliquer ce que sont les discriminations et comment on peut y répondre, en proposant d’abord l’animation du blason », souligne-t-elle. « Chaque enfant dessine ainsi son propre blason, avec sa couleur préférée, son animal favori, sa devise, etc., et le présente à la classe. Une façon originale de se présenter par la même occasion ». Les élèves ont également participé à une animation tournée vers le théâtre-action, en reproduisant en sous-groupes des petits sketches (une vieille dame voulant s’asseoir dans un bus, un papa peu actif dans le foyer…) mettant en lumière une situation avec et sans respect, et en livrant leur ressenti selon le rôle joué. En décembre, les élèves de 5e et 6e des trois écoles molenbeekoises ont rejoint le CCLJ pour célébrer Hanoucca, la fête des Lumières, en écoutant l’histoire du miracle de cette fiole d’huile qui a brûlé huit jours au lieu d’un seul, en allumant les bougies du chandelier à neuf branches, sans oublier le jeu des toupies et la dégustation des souvganiot ! La parole a aussi été donnée aux élèves pour parler des autres fêtes religieuses (Noël et l’Aïd) qui se déroulent à cette période de l’année.

Chaque classe a ensuite participé à l’animation « C’est ton histoire », lors de laquelle chaque élève doit interviewer un camarade de classe sur son histoire, ses origines, ses convictions, pour ensuite le présenter aux autres. « Une grande majorité de ces élèves sont issus de l’immigration, ce sont donc généralement leurs grands-parents qui ont fait le voyage jusqu’en Belgique », souligne Florence Caulier, responsable primaires de « La Haine, je dis NON ! ». « Leur donner un espace de parole leur permet de mieux se connaitre et se comprendre, de se trouver aussi des points communs ».

Avant la dernière animation consacrée aux droits de l’homme, la rencontre organisée au CCLJ avec Sophie Rechtman, ancienne enfant cachée, reste celle qui aura le plus marqué les élèves. « Nous l’avions introduite par un jeu “Cultionnary” », poursuit Ina Van Looy,  « en demandant aux enfants de dessiner un Juif, un musulman, un chrétien pour discuter et débattre des préjugés, expliquer comment ils peuvent conduire à la discrimination. Après la lecture du livre Sophie, l’enfant cachée, qu’ils ont reçu, Sophie est venue leur raconter son témoignage. Ils s’étaient tellement attachés à elle, son décès le 1er mai 2016 a été particulièrement difficile à leur annoncer ».

Dernière création du Centre d’éducation à la citoyenneté*, le jeu « Kroiroupa », un nouvel outil pédagogique lancé le 2 février 2016, « et faisant émerger des réactions et des discussions très intéressantes », selon l’échevine Sarah Turine, et les enseignants eux-mêmes. « L’époque actuelle fait qu’il est devenu un peu tabou de parler religion en classe, en dehors des cours prévus à cet effet », note Delphine Ligot, institutrice de 6e primaire à l’Ecole 13. « Le jeu Kroiroupa offre cette opportunité de le faire tous ensemble, et les élèves ont pu se rendre compte des similitudes entre les différentes croyances. Je pense que cela leur a ouvert les yeux et permis de mieux connaitre l’autre, avec une réelle ouverture d’esprit ».

Redonner confiance

La participation de trois écoles molenbeekoises au programme du CCLJ a par ailleurs contribué à redonner une certaine confiance aux élèves, entachée par une mauvaise image de la commune après les attentats, largement relayée par les médias. « Les enfants ont été très touchés par l’image négative de Molenbeek, diffusée jusque sur CNN ! », confirme  Frédéric Vanderstraeten, de l’Ecole 9. « Ce programme a permis aux élèves d’extérioriser le mal-être parfois ressenti face aux critiques de l’islam », confirme Delphine Ligot, qui compte 20 enfants musulmans sur les 22 élèves de sa classe. « Ces moments un peu hors du temps leur ont permis de s’exprimer librement et de comprendre certaines choses, il y a généralement peu de temps pour cela à l’école ».

Très satisfaite aussi du programme, Stéphanie Verschelden, institutrice de 5e, à l’Ecole 16, témoigne, quant à elle, de l’amélioration de l’ambiance dans sa classe : « On avait constaté l’an dernier certains propos extrêmes dans la cour de récré et sur Facebook, souvent liés à leurs différentes origines », rapporte-t-elle. « Les animations sont très bien pensées et ils ont adoré. Ils ont aussi intégré une nouvelle façon de penser, ils réfléchissent plus avant de parler et argumentent leurs propos. Ils sont vraiment à un âge où ils changent, ils ont du mal à comprendre déjà leur propre changement, et celui des autres plus encore. Je veux croire qu’on peut y arriver, qu’on peut les sensibiliser à des choses importantes, et leur montrer que même en étant tous différents, on peut réussir à vivre ensemble ».

En pleine préparation du goûter de clôture organisé le 21 juin à l’école 13, en présence de la bourgmestre Françoise Schepmans, la directrice du programme Ina Van Looy dresse un bilan très positif de cette année avec les écoles de Molenbeek. « C’est la première fois en dix ans de travail que les enfants expriment avec autant d’intensité leur joie d’être venus au CCLJ. Certains élèves nous ont même remerciés d’être venus jusqu’à eux », affirme-t-elle. « On a vu des jeunes professeurs très motivés et déterminés à vouloir les tirer vers le haut, mais aussi des écoles qui manquent cruellement de diversité et des enfants qui veulent sortir de cet isolement. C’est indispensable et il y a urgence ».

Plus d’Infos, contactez Ina Van Looy au 02/543.02.97 ou hn@cclj.be

* Dès la rentrée 2016, dans le cadre de la Plateforme de lutte contre la radicalisation de la Région Bruxelles-Capitale, deux nouveaux ACS rejoindront l’équipe du Centre d’éducation à la citoyenneté, pour plus d’efficacité encore dans des communes jugées prioritaires.

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