Jacques Tarnero : « Un interdit de dire ou de montrer quelque chose de bien d’Israël »

Il y a 40 ans, dans la nuit du 3 au 4 juillet 1976, un commando de l’armée israélienne lance un raid sur Entebbe (Ouganda) pour libérer les 103 passagers juifs du vol Air France Tel-Aviv-Paris détourné par un groupe de terroristes allemand et palestinien.

Le film La liberté a un prix* du documentariste français Jacques Tarnero raconte cette histoire. Rencontre avec Jacques Tarnero qui revient sur cette opération exceptionnelle de Tsahal, ainsi que sur les difficultés d’en parler aujourd’hui en France.

L’opération Entebbe menée par Tsahal fut-elle une véritable prouesse ?

Jacques Tarnero : Bien-sûr. Les risques pris pour mener cette opération de sauvetage étaient immenses. Tout reposait sur les épaules du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et sur celles de l’officier pilote qui pose le premier Hercule C-130 à Entebbe dans le noir le plus total. Il aurait suffi qu’un pneu de l’avion éclate ou que les Ougandais ouvrent le feu pour que cela tourne au désastre. Il y a eu de la part des Israéliens une prise de risque d’une audace stupéfiante. Non seulement cette opération est une performance technique, mais il s’agit aussi d’une action éthique. Le chef du commando, Yoni Netanyahou, appartient à une classe de soldats israéliens pour qui la « pureté des armes » n’était pas un vain mot. J’ajoute qu’il faut aussi rendre hommage à l’équipage Air France du commandant Michel Bacos, pilote de l’Airbus A300 d’Air France reliant Tel-Aviv à Paris. L’attitude de cet équipage est digne de celui des Justes parmi les nations pendant la Guerre : ils ont protégé des Juifs menacés de mort au péril de leur propre vie, alors que les terroristes leur avaient proposé de partir.

Qu’apporte votre film sur cet événement déjà largement documenté ? J.T. : Ce film va d’abord rappeler cette histoire aujourd’hui largement et délibérément occultée tant le politiquement correct ne peut admettre une image positive d’Israël. Les témoignages que j’ai recueillis posent des questions qui n’ont pas été traitées jusqu’à présent : que viennent faire deux terroristes allemands de l’extrême gauche, de l’ex-Fraction Armée Rouge (Brigitte Kuhlmann et Wilfried Böse), dans ce détournement d’avion ? On peut légitimement se poser la question. Bien qu’ils soient mercenarisés par le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), ils pensent être du bon côté en combattant pour la cause palestinienne. Ils vont néanmoins participer à ce geste symbolique de la sélection en séparant les passagers juifs des non-juifs. Les preneurs d’otages ont ainsi libéré dans un premier temps les passagers non israéliens, ne gardant que les Juifs, qui étaient menacés de mort au cas où Israël n’accéderait pas à leur demande. Une otage juive parlant allemand a demandé à Wilfried Böse s’il avait conscience de ce qu’il était en train de faire. Il ne lui a pas répondu. C’est ce geste qui conduira Joschka Fischer (ministre allemand des Affaires étrangères de 1998 à 2005 et militant gauchiste dans les années 1970) à rompre brutalement avec le gauchisme. Au nom de la Révolution, il estime que ses camarades reproduisent les gestes que leurs parents ont accomplis au nom du nazisme.

Après la libération des otages par le comando de Tsahal, c’est pourtant Israël qui est condamné par la Communauté internationale. Comment l’expliquez-vous ? J.T. : Tout le monde juge le dictateur ougandais Amin Dada grotesque. Alors que le détournement sur Entebbe est le commencement du déclin d’Amin Dada dont on savait à l’époque qu’il était le bourreau de son peuple. Près de 300.000 personnes ont été tuées sous son règne. Or, après le raid israélien, le Secrétaire général de l’ONU, l’ancien SA Kurt Waldheim, condamne Israël en l’accusant de violer la souveraineté ougandaise. Ce qui est pitoyable, mais pas étonnant de la part d’un ancien nazi.

La diplomatie française n’est pas très brillante non plus… J.T. : Le Quai d’Orsay regrette qu’il y ait eu des dégâts. Le président Giscard d’Estaing se félicite de la libération des otages, mais ne dit jamais qui les a libérés. Il ne remercie même pas les autorités israéliennes d’avoir sauvé un avion Air France avec un équipage français et des passagers français. Lorsque les journalistes demandent au commandant Bacos comment il a su que le commando qui les sauvait était israélien, il a répondu « qui voulez-vous que ce fut d’autre ? ». Suite à cette déclaration, l’état-major français se fend d’un communiqué dans lequel il affirme que l’armée française aurait pu le faire. Toujours est-il qu’elle n’a rien fait. Il y avait tout simplement un véto politique. Il est clair que les forces françaises étaient capables d’agir, d’autant plus qu’elles ont des bases à Djibouti ou ailleurs en Afrique. La distance est moins longue qu’entre Tel-Aviv et l’Ouganda.

N’avez-vous pas le sentiment qu’il y avait déjà un climat hostile à Israël qui préfigure ce que nous voyons aujourd’hui en termes d’antisionisme et d’antisémitisme ? J.T. : Il y a un début et une fin. Cela commence le 27 juin et cela finit quelques jours plus tard le 4 juillet 1976. Il y a une unité de temps et tous les acteurs sont dans leur rôle respectif. J’aurais pu intituler ce film Les salauds, les héros et les corniauds. Les terroristes sont les salauds, l’équipage du vol Air France et les soldats israéliens les héros, et les diplomates sont les corniauds. Mais pas les seuls parmi les corniauds. Il faut aussi y inclure les commentaires médiatiques et politiques de l’époque. Ainsi, le 5 juillet 1976, Libération titre de cette manière : « Championnat du terrorisme, Israël en tête », avec un éditorial de Serge July dont le titre est « Le temps des hypocrites ». Il condamne sans appel ce qu’il considère comme une euphorie occidentale néo-colonialiste où les Israéliens ont attaqué un pays africain. En revanche, il ne dit pas un mot sur le terrorisme. L’Humanité ne fait pas mieux en titrant « Israël attaque l’Ouganda ». La victime, c’est donc l’Ouganda, et non pas les passagers pris en otage. L’Humanité en rajoute une couche en sous-titrant que Tsahal emmène les otages en Israël, comme si c’était l’armée israélienne le preneur d’otages. On voit donc que toutes les dérives anti-israéliennes dont nous sommes les témoins aujourd’hui sont déjà présentes en 1976.

Avez-vous déjà un distributeur ? J.T. : Non. J’ai stocké des images, fait des interviews, mais le film n’est pas terminé, car il faut le pré-achat d’une chaine pour disposer des moyens financiers. Faire un film qui n’a d’autre prétention que de rappeler qu’Israël est allé sauver des passagers français d’un avion français oblige à faire des contorsions devant des comités de sélection pour intéresser des chaines de télévision françaises. La production est en train de prospecter, mais c’est très compliqué. Sortir un film sur une action héroïque et positive d’Israël qui sauve un avion, des passagers et un équipage français, ça ne peut pas être dit en France. Je suis confronté à une sorte de non-dit lorsqu’il s’agit de m’expliquer pourquoi on ne veut pas de ce film. Ainsi, j’avais introduit une demande de subvention auprès d’une région française. Elle m’a été refusée. J’ai donc demandé pourquoi. Il m’a été répondu que mon documentaire est « manichéen », de « parti-pris » et « unilatéral ». On me reproche de ne pas donner la parole à l’autre ! Mais qui est l’autre ? C’est hallucinant. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le point de vue démocratique. Comme s’il fallait donner la parole aux SS lorsqu’on parle de la Shoah. Le rapporteur de la commission de sélection des films m’a reproché de ne pas replacer les choses dans leur contexte. Mais je parle de Lod, Kiryat Shmona et de Maalot… Voilà le contexte. Et je sens aussi que les télévisions ont peur de diffuser un documentaire qui risque, dans leur esprit, de paraître comme islamophobe. Comme s’il y avait un interdit intériorisé de dire ou de montrer quelque chose de bien d’Israël et de démonter l’imposture du gauchisme. Si j’avais parlé de la Shoah, de Vichy ou du Front national, on m’aurait accueilli avec un tapis rouge.

*Cliquez sur La liberté a un prix pour consulter la bande annonce du film de Jacques Tarnero

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