Au-delà des hommages officiels, la disparition d’Elie Wiesel est l’occasion de rappeler un paradoxe. Le grand intellectuel ne bénéficiait pas dans l’Etat hébreu du même degré de reconnaissance que dans les autres pays. Malgré son soutien indéfectible à la politique israélienne.
C’est un paradoxe qui ne laisse d’étonner. En dépit des hommages officiels et unanimes que lui ont rendus ce week-end les dirigeants israéliens, Elie Wiesel, qui s’est éteint ce samedi 2 juillet à l’âge de 87 ans, ne bénéficiait pas dans l’Etat hébreu du même niveau de notoriété et de reconnaissance que dans les autres pays. Ce grand intellectuel a beau être considéré comme le rescapé de la Shoah le plus célèbre du monde, il reste relativement méconnu du public israélien.
Signe qui ne trompe pas : l’ouvrage le plus influent du survivant des camps d’Auschwitz et de Buchenwald, La Nuit, ne fait pas partie des lectures recommandées aux lycéens de 1ère ou de terminale se rendant chaque année en Pologne pour visiter les camps de la mort. « Parmi les livres de référence conseillés aux jeunes lycéens figurent le récit de Ka-Tsetnik (nom de plume de Yehiel De-Nur) ou encore celui de Primo Levi, mais pas celui de Wiesel », confiait voilà peu Jackie Feldman, professeur d’anthropologie de l’Université de Ben Gourion dans le Néguev.
Autre indicateur mentionné par le quotidien Haaretz : seules deux universités israéliennes l’ont fait docteur honoris causa, sur un total de plus de 100 institutions académiques au niveau mondial. Considéré à l’étranger comme une autorité morale, Elie Wiesel n’était pas perçu comme un rescapé de la Shoah iconique sur le sol israélien. Et ce, dans un pays qui compte il est vrai d’autres exemples d’écrivains rescapés du génocide nazi, à l’instar d’Aharon Appelfeld.
Par ailleurs, une grande partie de ressortissants de l’Etat hébreu, à commencer par l’homme de lettres et traducteur d’Elie Wiesel, Haïm Gouri, n’a pas compris son choix de vivre aux Etats-Unis, plutôt que dans l’Etat Juif. A la fin de la guerre, Wiesel avait souhaité émigrer en Palestine, mais en raison des restrictions imposées par les Britanniques, il fut placé au sein de l’Oeuvre de secours aux enfants (OSE). Ce qui ne l’a pas empêché de développer une relation privilégiée avec Israël.
Devenu reporter à Paris en 1948, il se montre un temps tenté de rejoindre les rangs de l’organisation armée clandestine Irgoun. Le quotidien israélien Yediot Aharonot le recrute et le nomme correspondant en charge des affaires étrangères. Une fois installé à New York (en 1956), Elie Wiesel continue à se rendre régulièrement en Israël, où il couvrira en yiddish le procès d’Adolf Eichmann en 1961, pour le périodique américain juif The Forward. Il a également célébré son mariage en 1969 à Jérusalem.
Conscient de la place qu’occupe l’Etat Juif dans son cœur, les dirigeants israéliens lui ont d’ailleurs proposé par deux fois, en 2007 et en 2014, d’occuper le poste de président de l’Etat hébreu. Une offre visant principalement à rehausser la stature d’Israël sur la scène internationale que le Nobel de la paix a préféré décliner. Pour autant, le soutien affiché par Elie Wiesel à l’égard d’Israël est demeuré indéfectible.
Sur le plan personnel, tous les revenus tirés de ses travaux liés à l’Holocauste devraient faire l’objet d’une donation à l’Etat hébreu, comme l’a rapporté Yoel Rappel, le chercheur israélien en charge des archives Elie Wiesel. Sur le front diplomatique, l’écrivain militant s’est affirmé comme un défenseur inconditionnel de la politique israélienne, et de son Premier ministre de droite, Benjamin Netanyahou.
Elie Wiesel a ouvertement reproché à son ami, le président américain Barack Obama, d’appeler à la fin de la construction dans les implantations, et de négocier un accord nucléaire levant les sanctions vis-à-vis de l’Iran. Il a aussi fait partie des parrains de l’association Elad, une organisation qui gère le site « Cité de David », et favorise l’implantation de colons dans les quartiers de Jérusalem-Est. Un soutien dénoncé en 2014 au travers d’un éditorial au vitriol signé par l’ancien ministre de l’Education et leader du parti de gauche radicale Meretz, Yossi Sarid.
De fait, les prises de position politiques d’Elie Wiesel ont suscité des critiques, y compris dans les rangs de ses admirateurs de longue date. Il n’empêche. Monument vivant de la Shoah, Elie Wiesel « était un héros du peuple juif qui a incarné la détermination de l’esprit humain et la capacité de surmonter les forces du mal », a déclaré le président de l’Etat hébreu, Reuven Rivlin.
Commentant le lien entre l’Holocauste et le combat pour la paix, Bernard-Henri Levy a évoqué pour sa part le voyage effectué avec l’écrivain à Oslo en 1986, à l’occasion de l’attribution de son Nobel. Et rendu hommage au « Juif universaliste ». « C’était un Juif qui avait su se mobiliser pour les Rwandais, les Darfouris, les Cambodgiens », a confié le philosophe à l’hebdomadaire français Le Point. « Il avait une conviction inébranlable : l’exception n’exclut pas, elle oblige ; le souvenir de la Shoah ne ferme pas, il ouvre ».
Selon certains commentateurs, ce message universel n’est pas toujours bien passé dans l’Etat juif. « Cet intellectuel a sorti l’Holocauste du ghetto et l’a utilisé pour enseigner au monde la lutte antiraciste », analyse Zeev Degani, le proviseur du lycée Gymnasia Herzliya de Tel-Aviv. « Or une telle approche n’est pas forcément en phase avec l’agenda isolationniste de nombre d’Israéliens ».
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