Ayant constaté l’accumulation de connaissances académiques sur les Juifs de Tunisie, l’historien tunisien Habib Kazdaghli a lancé l’idée d’un musée consacré à leur histoire. Un projet qui suscite l’enthousiasme vu la nécessité de se doter d’un tel outil, mais aussi des inquiétudes en ce qui concerne le contenu de ce musée et son instrumentalisation éventuelle par les autorités tunisiennes.
En marge du pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba sur l’île de Djerba, le professeur Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de l’Université de Tunis La Manouba, a organisé un séminaire sur la faisabilité d’un musée des Juifs de Tunisie. Une idée qui bénéficie du soutien de Salma Elloumi Rekik, ministre tunisienne du Tourisme. « Votre réflexion aujourd’hui porte sur la faisabilité d’un musée des Juifs de Tunisie. Je considère que cela est faisable et même nécessaire », a-t-elle déclaré aux participants à ce séminaire. « Les Juifs de Tunisie ont une si longue histoire depuis la haute Antiquité. Une si longue histoire mérite d’être conservée, connue, étudiée et transmise aux générations futures (…). C’est ainsi que nous préservons notre jeunesse des dangers du repli sur soi dont on a vu les conséquences néfastes ». Et avant d’affirmer son engagement à soutenir ce « beau projet », la ministre du Tourisme a insisté sur la nécessité pour la Tunisie de « redécouvrir sa diversité culturelle et religieuse ».
Cible d’attaques récurrentes des groupes islamistes que Regards avait pris soin de relayer, l’historien Habib Kazdaghli travaille depuis de nombreuses années sur l’histoire des Juifs de Tunisie, notamment sur leur engagement dans la lutte anticoloniale. Ayant constaté l’accumulation impressionnante de connaissances sur les Juifs de Tunisie, il considère qu’aujourd’hui il est nécessaire de passer à l’étape de la médiation de ce savoir académique. « Cette médiation ne peut se faire que dans un musée. Cette institution est le lieu idéal pour collecter, conserver, préserver et montrer cette histoire des Juifs de Tunisie », souligne-t-il. La population juive de Tunisie se réduit aujourd’hui à quelque 3.000 personnes alors qu’après 1945, elle en comptait plus de 70.000. Si un intellectuel tunisien comme Habib Kazdaghli accorde tant d’importance à l’histoire des Juifs de Tunisie, c’est précisément parce qu’elle permet de montrer les différentes facettes d’une histoire plurielle dans laquelle l’identité tunisienne s’est forgée. Cette identité ne se réduit ni à l’islam ni au monde arabe. Son histoire n’a pas commencé avec les conquêtes arabes et musulmanes du 7e siècle. Les Tunisiens ont des racines berbères, andalouses, turques, romaines, juives et méditerranéennes.
Raconter l’histoire des Juifs de Tunisie
La redécouverte du patrimoine juif tunisien est indissociable du processus de démocratisation que connaît la Tunisie depuis 2011. « Raconter l’histoire des Juifs de Tunisie doit permettre aux Tunisiens de mieux redéfinir leur rapport à l’altérité », souligne Habib Kazdaghli. « Si la présence juive a pu se maintenir pendant des siècles, c’est que l’Autre a toujours fait partie du paysage tunisien. Et celui qui proclame son bonheur de voir que les Juifs ont quitté en masse la Tunisie se trompe sur toute la ligne. Il s’agit de se réapproprier cette histoire et de montrer que dans une Tunisie démocratique, on peut accepter la différence et la pluralité, même si l’immense majorité des Juifs sont partis ».
Pour lutter contre toute volonté d’oubli et d’éradication de la mémoire juive tunisienne, ce musée qu’Habib Kazdaghli appelle de ses vœux doit s’insérer dans un partenariat public-privé. Un organisme public gère déjà une trentaine de musées. « L’implication des autorités tunisiennes est importante, mais l’étatisme a montré ses limites », met en garde Habib Kazdaghli. « Si l’Etat prend seul en charge ce musée, cela risque d’éveiller les susceptibilités de la communauté juive qui peut se sentir dépossédée de son patrimoine. Mais si l’on se borne à un musée privé, cela peut être difficile financièrement. Je plaide donc pour la création d’une fondation où l’Etat et la communauté juive sont partenaires. Cette fondation doit être capable de garantir à tous ceux qui donnent ou prêtent des objets et des documents au musée que tout sera bien préservé ».
Quant à savoir où doit être installé ce musée, Habib Kazdaghli y a déjà réfléchi. « Il existe de nombreux lieux appartenant à la communauté juive qui méritent d’accueillir ce musée, mais il faut garder à l’esprit que la vocation de ce musée est nationale. C’est pourquoi il conviendrait de l’installer à Tunis », nous confie Habib Kazdaghli. « Pour ma part, la grande synagogue de Tunis se prête bien à cette affectation, même si ce n’est qu’une suggestion. Son histoire témoigne de la grandeur du judaïsme tunisien et aussi des pages sombres de son histoire au 20e siècle ». Inaugurée en 1937, cette synagogue alliant modernité et ancrage dans la culture judéo-arabe a fait l’objet d’un saccage antisémite le 5 juin 1967. En février 2011, des manifestants islamistes se sont rassemblés devant cette synagogue en scandant des slogans antisémites et en hurlant « Mort aux Juifs ».
Au sein de la communauté juive de Tunisie, certains se montrent perplexes quant au contenu et à la nature de ce projet de musée juif. C’est le cas de Jacob Lellouche, fondateur de Dar el Dekhra (maison de la mémoire), association pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine judéo-tunisien qui possède déjà un musée à La Goulette, cette localité située au nord de Tunis où la population juive était très importante. « La part réservée au judaïsme est pratiquement nulle dans tous les musées du pays », fait remarquer Jacob Lellouche. « Quand il y a quelque chose, ce n’est qu’une petite vitrine qui ne montre que des objets de culte. C’est regrettable, car au-delà de la synagogue, il y avait une vie juive très riche qui a trouvé des modes d’expression artistiques, culturels, politiques, associatifs et scientifiques. Si l’on occulte tous ces aspects essentiels en ne retenant que le culte et la dimension religieuse, cela ne vaut même pas la peine de se lancer dans la conception d’un musée des Juifs de Tunisie ».
A travers son association, l’objectif à long terme que poursuit Jacob Lellouche est de faire inscrire l’histoire de la présence juive en Tunisie dans les manuels scolaires tunisiens. « Beaucoup de Tunisiens associent encore les Juifs au début de la colonisation en 1881, alors que leur présence en Tunisie remonte à plus de 2.000 ans », déplore-t-il. Très attaché aux aspects culturels de la vie juive tunisienne, Jacob Lellouche insiste surtout sur la nécessité de montrer la contribution juive à la société tunisienne, dans la culture, les arts, la politique, la gastronomie, etc. « Nous nous efforçons de réconcilier les Tunisiens avec leur propre histoire. Bien que ce patrimoine se présente sous un étendard judéo-tunisien, il est tunisien avant tout ». Mais un projet de ce type doit être accompagné d’une volonté politique et porté par des compétences. « C’est bien beau de réunir des gens qui ont le cœur à l’ouvrage. Mais s’ils n’ont pas les compétences pour évaluer et estimer tout le patrimoine juif, c’est peine perdue », s’emporte Jacob Lellouche.
Silvia Finzi comprend l’amertume et les réserves de Jacob Lellouche. Descendante de Juifs livournais républicains partisans de Mazzini installés à Tunis depuis près de deux siècles, cette professeure à l’Université de Tunis La Manouba dirige Il Corriere di Tunisi, le journal italophone fondé par son grand-père en 1956. « A ce stade, les contours de ce musée juif sont encore très flous », constate Silvia Finzi. « S’agira-t-il d’exposer des objets de culte ou sera-ce un lieu de mémoire et d’histoire permettant aux visiteurs de saisir la réalité et la richesse de l’histoire des Juifs de Tunisie ? Tout dépend de qui est en charge du projet. Si c’est un historien comme Habib Kazdaghli ou la grande historienne française Lucette Valensi, je pense que le projet pourra être bien mené et remplir pleinement cette fonction mémorielle et pédagogique. Il me paraît également nécessaire d’impliquer des personnes capables de penser et d’articuler une mémoire. Si toutes ces conditions sont réunies, alors ce projet de musée des Juifs de Tunisie peut être formidable. En revanche, si c’est une vitrine que les autorités tunisiennes utilisent pour montrer combien elles sont ouvertes et tolérantes, il ne faut pas y songer un instant ».
Une Tunisie vidée de ses Juifs
En dépit des réserves éventuelles que les uns et les autres peuvent légitimement formuler aujourd’hui, tous s’accordent à reconnaitre la nécessité d’un musée décrivant la richesse et la diversité de l’histoire des Juifs de Tunisie. Il est également évident pour l’ensemble des personnes sollicitées que ce musée doit aussi aborder les circonstances douloureuses dans lesquelles la Tunisie s’est vidée de ses Juifs en l’espace d’une trentaine d’années. Pour Georges Bensoussan, historien français ayant consacré une somme (Juifs en pays arabes, le grand déracinement, éd. Tallandier) à la disparition des Juifs du monde arabo-musulman, le projet d’un musée d’histoire des Juifs de Tunisie doit être soutenu. « Tout ce qui peut rappeler qu’il y a eu une présence juive en Afrique du Nord et dans les pays arabes est nécessaire », insiste-t-il. « Qu’on le veuille ou non, cela implique nécessairement que la page noire de l’exode des Juifs soit évoquée. Si ce musée envisage honnêtement la présence juive et sa disparition en l’espace de quelques décennies, c’est une bonne chose, tout particulièrement dans le contexte actuel ».
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