Weegee par Weegee

Le Musée de la photographie de Charleroi met à l’honneur l’art d’Arthur (Usher) Fellig dit Weegee (1899-1968). A voir jusqu’au 4 décembre 2016.

Montée l’automne dernier au Baker Museum en Floride, l’exposition temporaire Weegee by Weegee offre au visiteur un remarquable panorama de l’œuvre du grand photographe de rue new-yorkais : 118 tirages d’époque provenant de la collection Jean Pigozzi documentent dans toute sa diversité le travail fascinant du chroniqueur visuel de la vie nocturne des quartiers chauds de Manhattan dans les années 30 et 40.

Issu d’un shtetl de Galicie, à l’est de Lemberg, Usher Fellig a 10 ans lorsqu’avec sa famille, rejoignant le père déjà émigré à New York, ils s’installent au ghetto du Lower East Side. Arthur quitte sa famille à 18 ans et survit de petits boulots. Engagé au labo photo de l’agence ACME Newspictures, il apprend le métier et devient photographe indépendant en 1935. Comme il le raconte dans son autobiographie*, Weegee s’offre un coupé Chevy qu’il équipe en « photomobile », y installant dans le coffre son labo photo. Equipé d’un flash à ampoules, son appareil photo Speed Graphic est, comme il l’écrit, « ma vie et l’amour de ma vie. Ma lampe d’Aladin ». Habitué des commissariats, il obtient de pouvoir régler sa radio sur la fréquence de la police, ce qui lui permet d’arriver au plus vite sur les lieux des tragédies de la nuit new-yorkaise. Branché sur la radio de la police « en intraveineuse », Weegee sillonne les quartiers pauvres de la ville, Hell’s Kitchen, Times Square, le Bowery, etc., à la recherche de tous les drames de la rue, incendies, accidents de la circulation, meurtres… Au petit matin, il va proposer ses photos aux journaux et magazines.

Weegee ne se contente pas de documenter ces faits divers macabres. Dans ses images, il colle au plus près de la réalité, s’intéresse à l’ensemble des scènes dramatiques et en particulier à tous ces attroupements que les corps encore chauds des victimes de la violence urbaine attirent sur la voie publique. Photographiant la victime sans complaisance voyeuriste, Weegee capte aussi la diversité de regards des badauds et témoins qui l’entourent. Dans sa mythologie personnelle, le photographe ne cache pas que le meurtre constitue son principal fonds de commerce. Il n’est pas pour autant un paparazzi avant la lettre ! Il veut humaniser les news, lorsqu’il couvre les activités sanglantes des tueurs de la Murder Incorporated, tout comme au gala d’ouverture de l’Opéra ! Même un ivrogne devient un chef-d’œuvre lorsqu’il le photographie !

Les déshérités en lumière

On sent l’intérêt de Weegee pour les déshérités et son opposition à la ségrégation raciale. Les clichés de Weegee immortalisent aussi la survie des immigrants juifs, telles ces images émouvantes du vieux chiffonnier Sam Karshnowitz avec son cheval de louage tirant sa carriole sous les rafales de neige une nuit de décembre 1944, vue new-yorkaise évocatrice du Yiddishland, à l’heure de la bataille des Ardennes… ou cet instantané des truands juifs Rosen et Stemmer, de Crown Heights (Brooklyn), arrêtés fin janvier 45 pour avoir voulu truquer un match de basketball entre Brooklyn College et l’Université d’Akron, soudoyant cinq jeunes joueurs de l’équipe de Brooklyn pour qu’ils perdent la partie !

Les nombreuses publications de Weegee dans le journal PM (1940-1948) contribuent à la renommée de son travail photo. Ce quotidien progressiste joue un rôle majeur dans la reconnaissance de l’œuvre du photographe et de sa vision artistique. En 1941, à la Photo League, coopérative de photographes de gauche, Weegee monte sa première exposition, Murder is my Business. Son livre Naked City (1945) lui attire la notoriété, et l’esthétique de ses clichés inspirera les cinéastes du film noir. Ses photographies sont exposées au MoMA. En 1948, il part à Hollywood.

L’exposition de Charleroi montre la diversité des activités photo de Weegee en ces premières années de Guerre froide, marquées par le déclin des courants progressistes américains : instantanés pris à l’infrarouge de spectateurs en salle de cinéma, distorsions de célébrités, artistes et vedettes de cinéma dont Weegee déforme malicieusement les portraits en chambre noire… 

* Weegee par Weegee : une autobiographie, éd. La table ronde, 2009.

Jusqu’au 4 décembre 2016 au Musée de la Photographie, 11 av. Paul Pastur, 6032 Charleroi (mardi-dimanche 10h-18h). Infos : www.museephoto.be

]]>