Dans une note adressée aux membres du collectif Tayush, Henri Goldman définit très précisément sa stratégie pour que la laïcité ne soit pas inscrite dans la Constitution belge, allant jusqu’à préconiser la création de « brigades d’intervention » de musulmanes voilées, pour contraindre les responsables politiques et associatifs d’accepter les signes religieux dans les écoles, la fonction publique et les entreprises.
Il est grand temps d’oublier cette polémique inutile sur le burkini à la plage. S’il y a des femmes qui souhaitent se vêtir d’une combinaison semblable à celle d’un plongeur de la Calypso, c’est leur droit le plus strict. Elles n’auront sûrement pas de coups de soleil, mais elles auront chaud. Tout cela n’empêche pas les autres plagistes de bronzer ni de se baigner tranquillement.
Et comme le rappelle très justement Caroline Fourest dans son article « A propos du burkini et du grotesque », « La plage n’est pas l’école. Les nageuses ne sont pas des élèves ni des mineures ». Et jusqu’à preuve du contraire, tout individu peut se vêtir comme il le souhaite sur la voie publique, pour autant qu’il ne porte pas atteinte à l’ordre publique.
Bien évidemment ; il ne faut pas être naïf, ce burkini n’est pas un vêtement comme les autres, tout comme le voile islamique n’est pas un simple morceau de tissu. « Il faudrait avoir l’esprit particulièrement tordu pour soutenir que le port d’un vêtement qui couvre soigneusement toutes les parties du corps de la femme, y compris pour les bains de mer, serait une mode anodine ou, a fortiori, un vecteur d’émancipation féminine », écrivait très justement Laurent Joffrin dans Libération (16 août 2016). Et d’ajouter dans cet éditorial dans lequel il dénonce l’interdiction du burkini et la focalisation sur ce vêtement : « Dans la grande majorité des cas, il s’agit d’un signe religieux ostentatoire qui renvoie à une interprétation rigoriste des textes sacrés et qui assigne à la femme un rôle second. Si tel n’était pas le cas, d’ailleurs, pourquoi ces prescriptions seraient-elles réservées aux femmes et non étendues aux hommes ? ».
Pendant que certains se déchainent sur la présence de filles en burkini sur les plages, ils oublient qu’il existe des mouvements qui militent activement en faveur d’une acceptation absolue des signes religieux sexistes et archaïques dans les écoles, les administrations et les entreprises. Mais au-delà de la défense du voile islamique, c’est bien la laïcité que ces mouvements cherchent à abattre.
C’est le cas de Tayush, ce « groupe de réflexion pour un pluralisme actif né en octobre 2010 de l’initiative d’un groupe de femmes et d’hommes résidant en Belgique, issus de l’immigration ou de la société d’accueil ». C’est au sein de ce collectif qu’Henri Goldman, rédacteur en chef de Politique, exerce son magistère et fait figure de sage.
Très vite, le « pluralisme actif » de Tayush a pris les contours du combat contre l’interdiction du voile à l’école. Ce combat s’insère dans ce que les fondateurs de Tayush appellent pompeusement « le projet d’une société « inclusive » pratiquant le pluralisme actif, c’est-à-dire qui reconnaît l’apport des différences culturelles, accepte et valorise leur inscription dans l’espace public et travaille à leur intégration réciproque ». Bref, rien d’autre que le droit à la différence érigé en système, ce qui aboutit à la différence des droits, comme le Canada et la Grande-Bretagne l’ont expérimenté jusqu’à l’excès.
Dans une note intitulée Pour une campagne « foulard » coordonnée, un objectif pour Tayush en 2016-2017, Henri Goldman fustige un monde politique belge soutenant largement l’introduction du principe de laïcité dans la Constitution. A cette occasion, il prend soin de rappeler très explicitement le véritable objet de Tayush : « Le lancement de Tayush en octobre 2010 était motivé par la nécessité d’allumer un contrefeu face à la montée d’un « laïcisme à la française » qui était en train de ruiner la laïcité libérale et la culture du compromis propres à la Belgique sur le dos des femmes musulmanes portant le foulard ».
Au passage, Henri Goldman regrette l’exclusion du CDH de la seule députée belge voilée (Mahinur Özdemir) qu’il met sur le compte d’une « évolution anti-inclusive », évacuant ainsi la véritable raison de son éviction : son refus de reconnaître le génocide arménien, ainsi que son engagement de plus en plus marqué en faveur de l’AKP d’Erdogan. A cet égard, il est toujours étonnant de voir un progressiste comme Goldman prendre la défense d’une mandataire politique conservatrice soutenant inconditionnellement un autocrate violant les droits de l’homme et envoyant volontiers en prison tous ceux qui ont un profil analogue à celui d’Henri Goldman.
Estimant qu’il faut absolument rallumer ce contrefeu, Henri Goldman propose alors de faire évoluer la stratégie anti-laïcité de Tayush principalement axée sur la « neutralité inclusive », en privilégiant désormais deux autres axes : celui de la protection de la vie privée et de la discrimination de genre !
Quand il parle de protection de la vie privée, Goldman illustre son propos par cette réponse que les filles voilées doivent donner : « Qu’en savez-vous que mon foulard est “religieux”, et pas traditionnel, esthétique, de convenance (pas le temps ou l’envie d’arranger mes cheveux), culturel (la conception qu’on se fait de la pudeur n’est pas religieuse, même si la religion s’en est mêlée) ou que je suis en chimiothérapie (ce qui vous regarde encore moins) ? ».
En guise de protection de la vie privée, il s’agit en réalité de pratiquer le mensonge et la dissimulation, car ces femmes portent précisément le voile pour des raisons religieuses. Et la justification culturelle ou traditionnelle est d’autant plus étonnante que les tenants du voile ont tendance à ranger dans la catégorie culturelle tout ce qui est archaïque dans le monde musulman. Ainsi, ils condamneront l’excision en insistant bien qu’il s’agit d’une pratique culturelle n’ayant rien à voir avec l’islam. L’édifice stratégique proposé par Henri Goldman présente d’emblée des contradictions flagrantes.
Il encourage même les femmes voilées à mentir en invoquant des motifs médicaux graves (chimiothérapie). Avec un tel cynisme, on ose à peine imaginer l’empathie et le respect qu’il exprime envers les personnes atteintes d’un cancer.
Quant à l’axe de discrimination selon le genre, on se demande si Henri Goldman n’a pas oublié que seules les femmes sont soumises à l’obligation de se couvrir le visage. La campagne humoristique et éminemment politique #meninhijab de la jeunesse iranienne pour dénoncer la législation sur le voile pour les femmes a sûrement échappé au rédacteur en chef de Politique.
Mais le pire apparaît dans sa proposition de modalité d’action concrète. Henri Goldman suggère « de constituer une « brigade d’intervention » d’une dizaine de personnes, musulmanes « voilées ». (Il y en a déjà 7 à Tayush) ».
Et de préciser le modus operandi : « Cela commencerait par un texte qu’elles signeraient pour populariser cette nouvelle approche. Ensuite, il s’agirait de proposer de rencontrer (par tandem) une série d’associations où devrait se jouer la bataille idéologique : Maisons de la laïcité, sections locales des FPS, commissions « femmes » des syndicats et des partis politiques. Il s’agirait d’une véritable campagne à déployer pendant les deux années à venir ».
Comme proposition complémentaire, il suggère le dépôt de plaintes dans l’enseignement supérieur non universitaire et de promotion sociale en s’appuyant sur la jurisprudence Actiris dans le monde de l’entreprise. Cette décision du tribunal du travail de Bruxelles rendue en décembre 2015 a contraint Actiris à modifier son règlement d’ordre intérieur interdisant le port de signes religieux.
Cette note stratégique a au moins un mérite, celui de nous rappeler qu’un morceau de tissu (qu’il sacralise) est bel et bien la raison d’être du « pluralisme actif » de Tayush.
]]>