Institution israélienne par excellence, le kibboutz connait des mutations profondes. Certains villages collectifs font des compromis sur leur laïcité. D’autres osent le capitalisme pour assurer leur survie. Tour d’horizon.
Institution centenaire et emblématique de l’Etat hébreu, le kibboutz n’en finit pas de se réinventer. Dernière transformation en date au sein de ces anciens villages collectifs, jadis synonymes de bastions de la laïcité : l’irruption de la religion. Incroyable, mais vrai. Certes, les fêtes de Chavouot s’apparentent toujours dans les kibboutzim, où vivent 2% de la population israélienne, à un festival champêtre. On y célèbre la dimension agricole (le début de la moisson du blé) et le lien de l’homme avec la terre beaucoup plus que la providence divine ou le don de la Torah.
Il n’empêche. La montée en puissance du religieux touche désormais de nombreux kibboutzim totalement séculiers, dont les membres sont attirés par la pratique d’un judaïsme non orthodoxe, défendue par les courants dits « conservateurs » et réformés. C’est ainsi qu’à la vingtaine de villages religieux, sur un total de 260 que compte le mouvement kibboutznik, se sont ajoutés 60 à 70 kibboutzim sous l’emprise du mouvement réformé au cours de ces dernières années. « Des villages qui n’avaient jusqu’à présent strictement aucune connexion avec la religion », fait ainsi valoir Gilad Kariv, le directeur exécutif du mouvement israélien du judaïsme réformé. Parmi les kibboutzim « purs et durs » à avoir effectué le grand saut figure Beit Hashita, un village emblématique situé entre les villes d’Afula et de Beit She’an, non loin du Lac de Tibériade.
Beit Hashita fait partie de ces kibboutzim à l’ancienne qui ont été privatisés, et repeuplés par de nouveaux arrivants. « Après l’effondrement du socialisme (Ndlr : dans les années 1980), il n’y avait plus de ciment pour nous fédérer. Je me suis demandé ce qui pouvait être le dénominateur commun entre les 200 nouveaux résidents et moi-même, et la réponse est venue du côté de la tradition juive », explique Ya’akov Yonish, un septuagénaire diplômé du Technion (le « MIT » israélien), à l’origine de la nouvelle congrégation non orthodoxe ayant vu le jour dans son village.
Signe qui ne trompe pas : l’augmentation du nombre de kibboutzim qui ont fait des démarches afin d’obtenir un certificat de cacherout pour leur salle à manger, à l’instar de Beit Alfa, le premier kibboutz créé (en 1922) par l’Hashomer Hatzair ! Au risque de provoquer une lutte intestine amère au sein de ses membres. « Mais que faire ? », confiait récemment Michael Ofer, un vétéran, « le kibboutz a besoin d’argent ».
A Degania, l’un des tout premiers kibboutzim du pays (fondé en 1910), une résidente avait prédit au milieu des années 2000 : « Voilà près de cent ans qu’il n’y a jamais eu de synagogue ici, et il n’y en aura pas dans les cent prochaines années ». Les faits lui ont donné tort. Car au sein de Degania, comme à Ein Harod ou à Maoz Chaim, deux autres illustres kibboutzim séculiers, la synagogue fait désormais partie intégrante du paysage local.
La renaissance du judaïsme dans le milieu kibboutznik résulte en effet d’une double évolution. Avec d’une part, la disparition du modèle socialiste, comme le changement démographique survenu dans ces communautés rurales. Et de l’autre, l’arrivée de résidents urbains en quête de qualité de vie et issus de milieux plus traditionnels, qui aurait favorisé l’apparition de pratiques religieuses sur ces terres laïques. Sans oublier la nécessité de répondre aux attentes de nouveaux publics, y compris celles des groupes religieux.
Reste que l’irruption du religieux n’est qu’une manifestation parmi d’autres des compromis idéologiques auxquels doivent consentir les kibboutzim pour assurer leur survie. Au fil du temps, cette institution au rayonnement international (elle a attiré 400.000 volontaires dans le monde ces 40 dernières années) a dû pour partie renoncer au modèle collectiviste d’origine. « A ce jour, les trois quarts des kibboutzim du pays ont opté pour la « privatisation » », rappelle Shlomo Getz, ex-directeur de l’Institut de recherche sur le kibboutz à l’Université de Haïfa. « Leurs membres ont accepté de toucher des salaires différenciés, voire d’introduire la propriété privée ».
Leaders sur le marché
Pour autant, ces dix dernières années, les kibboutzim ont aussi trouvé un second souffle sur le plan économique. « A la fin des années 80, la plupart d’entre eux se sont retrouvés au bord de la faillite suite à une crise d’endettement sans précédent. Aujourd’hui, les difficultés financières ne concernent qu’une minorité. Et les kibboutzim les plus prospères ne sont pas forcément ceux qui ont abandonné leurs principes égalitaires », se souvient-on au sein de l’association des industries du kibboutz.
Parmi les « Success Stories » du mouvement kibboutznik figure notamment Plasan, un leader mondial du blindage de véhicules, qui équipe l’armée américaine et s’est associé avec Thalès, tout en restant contrôlé à 100% par Sasa, un kibboutz à l’ancienne de 400 âmes situé en Haute Galilée. Autre exemple dans la région du Néguev, le kibboutz Hatzerim, qui est à l’origine du succès de Netafim, l’inventeur de l’irrigation « goutte à goutte » (360 millions d’euros de ventes).
Créé en 1943, Revivim entretient aussi sa légende. Sous la houlette de l’agronome Yoël de Malach, ce kibboutz voisin du Néguev, a surtout jeté les bases d’une agriculture désertique à base d’eau saline. Réputée pour son huile d’olive, Revivim compte ainsi l’unique oliveraie au monde cultivée avec de l’eau souterraine. Plus au sud, le kibboutz Ketura héberge pour sa part Arava Power, l’une des entreprises les plus innovantes dans le domaine de l’énergie solaire. Sans oublier le cas de Shamir. C’est dans cette ancienne coopérative agricole perchée près de la frontière israélo-libanaise que le numéro un mondial de l’optique ophtalmique Essilor a trouvé perle rare. En 2010, le groupe français n’a pas hésité à débourser 130 millions de dollars pour s’emparer de 50% de Shamir Optical (100 millions d’euros de ventes en 2009). Un fabricant israélien de verres progressifs ultra-performant, coté au Nasdaq et contrôlé à 63% (jusqu’à la transaction) par les quelque 280 membres du kibboutz Shamir ! Une opération qui illustre, à elle seule, le chemin parcouru par une institution communautaire en pleine mutation.