Les faits. La question, bien réelle pour les uns, absurde pour d’autres, fait suite aux critiques récurrentes observées au sein de la gauche lorsque l’on soutient Israël en diaspora, mais aussi dans l’ensemble de la communauté juive, quand on ose objecter la situation vécue par les Palestiniens. Une position paradoxale aux yeux de certains et donc pas toujours facile à assumer. Comment la défendre ? Reste-t-elle cohérente et, dans quelle mesure, partagée ? Nous avons demandé l’avis de plusieurs personnalités qui se revendiquent comme sionistes de gauche ou, au contraire, y voient une contradiction majeure.
estime Simone Susskind, députée bruxelloise PS et ancienne présidente du CCLJ. « Le sionisme est le mouvement de libération nationale du peuple juif et a permis la création de l’Etat d’Israël en 1948. Sans vouloir refaire l’histoire, le sionisme est un mouvement qui a été fondé à la fin du 19e siècle par des Juifs européens, qui, comme Théodore Herzl, ne voyaient plus d’avenir en Europe, face à l’antisémitisme qui sévissait en France (autour de l’Affaire Dreyfus), mais aussi en Russie et ailleurs. La création de l’Etat d’Israël a provoqué la tragédie du peuple palestinien qui se poursuivra tant qu’une solution du conflit ne sera pas trouvée. Ce n’est pas en mettant en cause l’existence de l’Etat d’Israël, comme un Etat à majorité juive, dans les frontières du 4 juin 1967, que le conflit entre le mouvement national juif (le sionisme) et le mouvement national palestinien pourra mener à une paix acceptable. Cette solution doit nécessairement passer par une reconnaissance des souffrances qui ont été infligées au peuple palestinien par l’Etat d’Israël et une reconnaissance pleine et entière du droit du peuple juif d’avoir un Etat dans des frontières reconnues. C’est en me basant sur ces principes que je me déclare sioniste ».
« Poser cette question aurait semblé incongru aux fondateurs d’Israël, car ce pays a été construit essentiellement par des hommes et des femmes qui appliquaient jusque dans leur mode vie les principes d’égalité socialistes auxquelles ils étaient attachés », estime le secrétaire européen de JCall, David Chemla. « Poser cette question aujourd’hui en dit plutôt long sur le niveau de connaissances, ou plutôt de méconnaissances de la situation au Moyen-Orient, de ceux qui la posent. A ceux à gauche qui, au nom d’un légitime soutien au peuple palestinien, en viennent, non pas seulement à condamner la politique du gouvernement israélien à son égard, mais à mettre en question la légitimité d’Israël, il faut dire que leurs actions comme notamment leur participation, pour certains, à la campagne de BDS, dont les objectifs sont pour le moins confus, ne font que renforcer l’emprise de la droite israélienne sur sa population, rendant ainsi de plus en plus difficile la possibilité de convaincre celle-ci de la nécessité de faire les concessions nécessaires pour trouver une solution de compromis. Et à ceux au sein des communautés juives de diaspora qui, au nom d’un engagement inconditionnel à la cause israélienne, se refusent à voir le régime d’occupation, avec ses humiliations et ses injustices quotidiennes, sous lequel vivent depuis près de cinquante ans les Palestiniens, il faut dire que cette situation est non seulement contraire aux valeurs du judaïsme auxquelles se réfère le mouvement sioniste, mais qu’elle est en train de détruire lentement les fondements d’Israël, compromettant sa survie en tant qu’Etat juif et démocratique, laquelle est conditionnée par la création d’un Etat palestinien souverain et viable à ses côtés. Tenir en même temps ce langage de vérité et de raison aux partisans supposés des deux camps est le seul moyen d’aider depuis notre place à mettre fin au conflit ».
Pour le rédacteur en chef de Points critiques (UPJB), Henri Wajnblum, « la question est carrément obsolète. Après les accords d’Oslo, Yossi Beilin, leader du Meretz, déclarait que, du fait de la reconnaissance de l’Etat d’Israël par l’OLP, le sionisme avait gagné et qu’Israël devait désormais entrer dans l’ère post-sioniste et, même, abolir la “loi du retour”. Alors que veut encore dire être sioniste ? Je ne comprends vraiment pas ce que le CCLJ met dans ce terme. Aujourd’hui, les principaux porte-drapeaux du sionisme sont Netanyahou, Bennett et consorts, dignes héritiers de Sharon qui déclarait, dès son accession au pouvoir en 2001, que la guerre de 1948 n’était pas terminée ! Si c’est ça être sioniste… Par contre, si les Juifs qui se disent de gauche sont engagés, tant en Israël qu’en Diaspora, dans le combat contre l’occupation, la colonisation, en faveur du retour aux frontières de 1949 et d’un Etat de tous ces citoyens, peu m’importe qu’ils se disent aussi sionistes, un concept qui n’a cependant plus aucun sens à mes yeux, sinon un sens des plus pervers ».
« Pendant longtemps être sioniste et de gauche était une évidence », rappelle Brigitte Stora, auteur de Que sont mes amis devenus… : les Juifs, Charlie, puis tous les nôtres (éd. Le bord de l’eau). « Le sionisme lui-même était majoritairement de gauche et Israël s’est d’abord construit avec l’idéal socialiste des kibboutzim. Le sionisme dans ses composantes majoritaires était bien sûr un mouvement de libération nationale, une forme de “normalisation” de la condition juive, mais la dimension éthique était partie prenante, constitutive du projet. Ben Gourion n’était pas un religieux, mais il connaissait la Bible et en avait retenu le meilleur. Seule la justice sociale et humaine peut rendre la terre “sainte”. Elle seule peut répondre à la promesse divine. Les pères fondateurs n’auraient sans doute guère imaginé une société israélienne où le creusement de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres est l’un des plus importants au monde ni une situation inique d’occupation d’un autre peuple qui se poursuit aujourd’hui depuis 50 ans… Le divorce que l’on observe de nos jours entre la gauche et le sionisme est une catastrophe pour chacun des termes, la gauche tentée par l’abandon des Juifs se renie elle-même. En France, la Déclaration des droits de l’homme a repris le symbole des Tables de la loi. Les Juifs depuis l’affaire Dreyfus font partie de l’identité d’une gauche antitotalitaire ancrée dans les valeurs humanistes, les Juifs font partie du combat des lumières. L’oublier, c’est aussi renoncer aux combats d’émancipation qui ont fait l’identité de la gauche. C’est céder à la tentation obscurantiste, qu’elle fut stalinienne dans le passé ou pro-islamiste aujourd’hui. Abandonner les Juifs, c’est aussi céder sur les droits des femmes, des minorités ethniques ou sexuelles, c’est consentir au pire. Non, Israël n’est pas l’axe du mal dans le monde et la haine d’Israël est de l’antisémitisme. Mais Israël ne saurait s’abstraire de l’éthique qui l’a constitué et qu’il a d’une certaine manière “léguée” au monde ».
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