Seuls 8% des élèves des écoles primaires communales ont demandé une dispense du cours de religion ou de morale laïque pour choisir deux heures d’éducation à la philosophie et la citoyenneté (EPC). Une moyenne très faible qui contraste de manière flagrante avec le pourcentage élevé dans la commune d’Uccle où 61% des élèves ont choisi les deux heures d’EPC.
Le très attendu cours d’éducation à la philosophie et la citoyenneté (EPC) est enfin au programme des écoles primaires des réseaux officiels. Les chiffres publiés sont éloquents : une infime minorité a franchi le pas de demander la dispense du cours de religion/morale en choisissant deux heures d’EPC.
La faiblesse de ce résultat s’explique d’abord par l’expérience désastreuse de la période transitoire ayant suivi la décision de la Cour constitutionnelle (mars 2015) marquée par ce qu’on a appelé le « cours de rien » et ensuite l’encadrement pédagogique alternatif (EPA). « De nombreux parents ont été amenés à considérer que ce cours n’avait qu’une vocation occupationnelle », déplore Joëlle Maison, échevine à l’instruction publique d’Uccle et députée bruxelloise (DEFI).
Bien qu’elle reconnaisse que la mise en œuvre d’une décision de la cours constitutionnelle ayant bouleversé du jour au lendemain un système en place depuis 1959 n’est pas une chose aisée, Joëlle Maison est pourtant convaincue qu’il était possible d’organiser cela différemment : « Au lieu de se livrer à un simulacre de cours de philosophie, nous aurions pu mettre en place dès le début des renforcements pour d’autres disciplines comme le français, notamment à travers la lecture, la diction, la déclamation, etc. C’est alors que certains m’ont tout de suite rétorquée que cela risque d’être un attrait trop important qui influencera les parents à désinscrire les enfants du cours de religion ».
La mauvaise communication constitue la deuxième raison. Le formulaire distribué début septembre aux parents ne se présente pas comme un menu exposant clairement les deux options : une heure de religion/morale et une heure d’EPC d’une part, ou deux heures d’EPC d’autre part. « La déclinaison de toutes les possibilités de cours de religion ou de morale laïque figure dans le haut du document et ce n’est qu’ensuite, au bas de la page, que la proposition de la dispense du cours de religion impliquant deux heures d’EPC est indiquée », explique Joëlle Maison. « Qu’on le veuille ou non, l’effet est clairement dissuasif ».
Les parents n’ont pas non plus reçu de garantie ni de réponse claires quant à la personne dispensant le cours d’EPC. Quel est son profil ? Quel est son niveau d’études ? « Même s’ils ont suivi une formation à la neutralité, beaucoup d’enseignants censés dispenser ce cours ne sont pas les personnes adéquates », observe Joëlle Maison. « C’est très bien de suivre une formation à la neutralité mais quand on sait que des professeurs de religion dans une école X sont titulaires d’un baccalauréat d’électronique ou d’une discipline sans aucun lien avec la philosophie ou la citoyenneté et qu’ils vont pouvoir donner le cours d’EPC dans une école Y, les parents peuvent légitiment nourrir de sérieuses réserves et hésiter à confier leurs enfants à des professeurs n’ayant pas les bases pour enseigner une matière aussi importante ».
Une question brûle les lèvres : Pourquoi Uccle a obtenu un pourcentage aussi élevé (61%) d’élèves ayant choisi deux heures d’EPC alors que la moyenne générale de la Fédération Wallonie-Bruxelles affiche le très médiocre 8% ? C’est sûrement dû an travail entamé à l’instruction publique d’Uccle depuis plus de cinq ans. « Avec l’inspecteur pédagogique, nous étions convaincus de l’importance d’enseigner la philosophie dès l’école primaire », insiste Joëlle Maison. « Mais cela dépasse largement le cadre de la philosophie. La musique, le théâtre, la danse et l’ouverture vers d’autres disciplines ont également leur place dans l’éducation des enfants. Nous avions donc sensibilisé les parents à l’importance de ce cours en organisant notamment des ateliers philo et en engageant sur fonds propres deux professeurs de philosophie ».
Ainsi, une expérience de cours de philosophie donnés en binôme par des professeurs de religion différentes a été menée à l’école de Messidor. Cette expérience de deux ans a permis à des élèves de confessions différentes d’être réunis pour ce cours en bénéficiant d’un double éclairage sur la question abordée. Et ensuite, les élèves pouvaient aussi changer de groupe, ce qui leur permettait d’avoir une vision globale sur les différentes religions et convictions. « Les parents ont apprécié cette expérience que les inspecteurs des cours de religion ont virulemment condamnée en nous ne menaçant de nous retirer les subsides si nous persistions dans cette voie », se souvient Joëlle Maison« Les expériences que nous avions pu mener à Uccle ont été très éclairantes. Dans un petit recueil, les enfants ont pu exprimer ce qu’ils aiment dans ce cours de philosophie : parler librement, émettre une opinion, ne pas être d’accord avec l’autre, changer d’opinion, etc. Pour ce faire, il faut d’une part que l’enseignant soit bon pédagogue pour canaliser un débat avec des enfants de six à douze ans, et d’autre part qu’il ait suffisamment d’esprit critique pour ne pas influencer l’enfant dans sa manière de penser ».
Des mauvaises langues laissent entendre que l’échevine à l’instruction publique d’Uccle a influencé voire exercé des pressions sur les parents pour qu’ils demandent la dispense du cours de religion/morale. « C’est faux car en tant qu’Echevine à l’instruction publique, je ne peux pas influencer le choix des parents », répond Joëlle Maison. « C’est un reproche que la ministre de l’enseignement Marie-Martine Schyns (CDH) m’a adressé. Curieusement, cette ancienne enseignante fait très peu de cas de l’intelligence des parents d’élèves ! Nous avons évidemment bien informé les parents des différentes possibilités qui s’offrent à eux. Et si je ne m’abuse, informer n’est pas manipuler ni exercer des pressions ».
Ceux qui suivront deux heures d’EPC auront évidemment une éducation philosophique et citoyenne plus aboutie que ceux qui ont choisi une heure. « C’est logique. Il y aura nécessairement une disparité entre les élèves et elle aboutira d’une certaine manière à une discrimination. J’ai donc la faiblesse de croire que les élèves ucclois suivant le cours de morale laïque vont progressivement choisir les deux heures d’EPC dans la mesure où ces deux cours sont très proches ». Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne dans la mesure où nombre de professeurs de morale sont philosophes ou ont une formation qui s’y rapproche même si aujourd’hui le cours de morale est curieusement considéré comme « orienté » et que le libre examen est assimilé à une doctrine orientée, ce qui est le comble des paradoxes. Bien qu’ils doivent tenir compte de quelques lignes directrices dans la manière de donner le cours d’EPC, les professeurs de morale ne verront pas de différence car il s’agit d’un cours de morale avec un référentiel plus structuré et plus précis.
Faut-il alors évoluer vers la généralisation des deux heures d’EPC ? « Cela me semble cohérent pour le développement de l’enfant », estime Joëlle Maison. « Comment peut-on enseigner de la philosophie et de la citoyenneté en une heure à des élèves de primaire ? Cela me semble très compliqué. Tout comme il faut que cela soit vraiment de la philosophie et non pas de l’initiation au code de la route ! Avec les mots et les concepts appropriés, il faut faire naître chez l’enfant un questionnement sur des thèmes aussi fondamentaux que la vie, la mort, la liberté, la croyance ou non en Dieu, etc. Il me parait essentiel de confronter un enfant à ce type de questionnement et aussi lui permettre de poser des questions qu’il ne peut pas poser dans un cours de religion ». Et d’ajouter : « Pour que cela fonctionne, il faut évidemment décloisonner. Le rejet est issu des peurs, ces dernières sont le produit de l’ignorance. Ce n’est qu’en apportant un éclairage sur les différentes religions et convictions des autres qu’on sort de l’ignorance. Cela peut paraitre une porte ouverte que je cherche à enfoncer mais quand on a moins peur, on rejette moins. C’est la condition d’une société plus inclusive ».
Avocate au barreau de Bruxelles, Joëlle Maison n’ignore pas que la généralisation des deux heures d’EPC à tous les élèves ne peut se faire que dans le cadre fixé par la Constitution. « Nous devons tenir de nos obligations constitutionnelles, et notamment de l’article 24 garantissant l’enseignement d’un cours de religion et de morale. Mais comme la Constitution ne précise rien en ce qui concerne le nombre d’heures et la modalité d’enseignement de ces cours, il serait envisageable de placer les heures de religion ou de morale en marge de la grille horaire tout en respectant le prescrit constitutionnel. Il ne s’agit pas de programmer ces cours à 18h mais de les dispenser à 15h45, à 16h ou durant le temps de midi. C’est ce que certains constitutionnalistes préconisent ».
Cette dernière piste a le mérite de ne pas heurter les sensibilités religieuses des parents tout en valorisant le cours d’EPC et en permettant surtout aux élèves, quelles que soient leurs origines, de les rassembler autour d’une réflexion commune sur la culture, la philosophie, la citoyenneté et le fait religieux.
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