Conquise en 1830, l’Algérie est annexée à la France 17 ans plus tard. Pour les Juifs d’Algérie, la conquête française est perçue comme une libération : les autorités françaises font de tous les « indigènes » des égaux, qu’ils soient musulmans ou juifs. Cette situation crée pourtant une discrimination flagrante entre les Juifs de la France métropolitaine, citoyens français à part entière depuis leur émancipation votée en 1791 par la Constituante, et ceux d’Algérie dépourvus de droits civils et politiques.
Cette situation discriminatoire n’échappe pas à Adolphe Crémieux. Avocat, ancien président du Consistoire israélite de France, député de Paris et ministre de la Justice du Gouvernement provisoire entre 1870 et 1871 après l’abdication de Napoléon III, cette grande figure du franco-judaïsme du 19e siècle va se lancer dans le combat pour l’attribution collective de la citoyenneté française aux « indigènes » juifs d’Algérie. Parmi les six décrets sur le nouveau statut général de l’Algérie qu’Adolphe Crémieux soumet au Gouvernement provisoire le 24 octobre 1870, un seul concerne l’attribution collective de la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie : « Les Israélites indigènes des départements de l’Algérie sont déclarés citoyens français ; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à compter de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française, tous droits acquis jusqu’à ce jour restant inviolables. Toute disposition législative, tout sénatus-consulte, décret, règlement ou ordonnances contraires, sont abolis ».
Après avoir été dominés par les Arabes, les Juifs d’Algérie se trouvent désormais en communauté de destin avec la nation française. Cet accès à la citoyenneté qui les place au même rang que les Juifs de la métropole suscite très rapidement l’hostilité de la communauté musulmane colonisée, ainsi que celle de nombreux Français d’Algérie où l’antisémitisme est très répandu. C’est donc sans surprise que le régime de Vichy abroge le décret Crémieux le 7 octobre 1940. Et ce n’est que le 22 octobre 1943, soit un an après le débarquement américain en Afrique du Nord, que le Comité français de la Libération nationale rétablit le décret Crémieux.
Leur ancrage à la nation française s’en trouve renforcé lorsque l’Algérie devient indépendante. Entre avril et juin 1962, quelque 110.000 Juifs quittent l’Algérie pour s’installer en France dans leur immense majorité. En s’inscrivant dans une continuité française initiée par le décret Crémieux, les Juifs d’Algérie ont formidablement démontré qu’il était possible de combiner citoyenneté et fidélité à un héritage religieux et culturel particulier.
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