Herr G et les 40 menteurs

Un de mes amis juifs anversois m’a reproché mes charges anti-flamandes, comme si le refus d’assumer la Collaboration et de comprendre l’antisionisme radical comme une métastase de l’antisémitisme des Pères était propre à l’ensemble des pays belges. Sans lui donner raison (il existe une spécificité flamande collaborationniste), je ne puis pour autant lui donner tort. Si sa défense de la Flandre paraît excessive, il faut avouer que la grand-messe, organisée en français cette fois-ci, autour de l’exposition Hergé au Grand Palais de Paris a de quoi interroger l’historien que je suis.

Les faux-semblants, les mensonges bien compris, les reconstructions mensongères, la mauvaise foi mériteraient à eux seuls l’organisation d’un séminaire universitaire. Tant l’exposition que les centaines d’articles et reportages qui lui sont consacrés occultent, en effet, le compagnonnage idéologique d’Hergé avec l’extrême droite, et bien évidemment ses dérapages antisémites. S’il paraît déplacé de poser le père de la ligne claire en Céline à la belge, l’attitude inverse qui consisterait à le présenter blanc comme neige paraît tout aussi absurde, sinon bien davantage.

C’est pourtant le parti pris de notre presse, comme en témoignait tout récemment la pleine page que consacra Le Soir (28/09/2016) à l’exposition : « A la fin de la guerre », écrit Daniel Couvreur, « Hergé se retrouva dans la tourmente de l’épuration. Epinglé parmi la galerie des traîtres, il ne sera pourtant jamais poursuivi. L’enquête à son sujet montrera qu’il n’avait jamais commis la moindre caricature de propagande ni fait état de sentiment favorable à l’Ordre nouveau ».

Ce propos est étonnant, d’abord, parce qu’il émane d’un journaliste chevronné, ensuite, parce que je croyais la question de la collaboration d’Hergé réglée depuis plus de vingt ans. Oserais-je vous avouer que je pensais, dans ma naïveté, avoir tordu le cou à tous les tintinolâtres (et non les tintinophiles dont je suis) dans un article de fond* qui eut un certain écho jusqu’au Soir qui lui consacra une chronique**. J’y démontais le mythe d’Hergé dans une perspective strictement historique. Mon propos n’était pas tant de présenter le père de Tintin comme un collaborateur dur à la Willy Vandersteen (le père de Bob et Bobette) ou encore à la Paul Jamin, que de récuser tous ceux qui, comme Benoît Peeters par exemple, avançaient et continuent d’avancer, bien au-delà du raisonnable, qu’« Hergé choisit durant la guerre d’éviter soigneusement… tout sujet brûlant » ; d’où, nous disent-ils, de choisir des histoires s’écartant résolument de l’actualité.

On les suivrait volontiers tant on révère l’œuvre d’Hergé. Mais l’accablant album L’Etoile mystérieuse qu’Hergé a publié dans Le Soir volé, donc collaborationniste, d’octobre 1941 à mai 1942, contredit cette thèse. L’album raconte comment Tintin, après qu’un météore a heurté la planète, part à la recherche de cet aérolithe à bord d’un bateau, l’Aurore, dirigé comme il se doit par un savant allemand. Mais un navire américain, le Peary, tente de devancer notre héros. Ce bateau est financé par un banquier juif américain (Blumenstein), dont les traits rappellent les caricatures du Stürmer. Hergé confessa quelques années plus tard avoir effectivement représenté un financier antipathique, sous des apparences sémites.

Cette histoire est, qu’on le veuille ou non, un récit pour le moins connoté idéologiquement puisqu’il oppose l’Europe savante et nazie aux Etats-Unis capitalistes et enjuivés et ce, tandis que les Juifs de Belgique subissent depuis plus d’un an les pires vexations en attendant l’étoile jaune (mai 1942) et les déportations vers Auschwitz (août 1942). Hergé le Bruxellois ne pouvait l’ignorer et pourtant, cela ne l’empêcha pas de glisser deux cases, aujourd’hui absentes des albums, aux relents éminemment judéophobes. Les commerces juifs ont beau avoir été aryanisés, le dessinateur bruxellois ne met pas moins en scène deux boutiquiers juifs idéaltypiques (Isaac et Salomon Lévy), tout à la joie à l’idée d’une fin du monde toute proche : diable, ils ne seront plus obligés de rembourser leurs dettes aux pauvres goyim qu’ils ont dû certainement flouer. « “Tu as entendu, Isaac ? … La fin du monde ! Si c’était vrai ?”… Isaac : “Hé ! Hé ! … Ce serait une bonne bedide avaire. Salomon ! Che tois 50.000 Frs à mes vournisseurs… gomme za che ne te frais bas bayer…”».

Nous sommes le 11 novembre 1941 et la fin du monde est effectivement annoncée pour les Juifs de Belgique. Comme quoi, la connaissance est bien souvent inutile, pour reprendre l’expression de Jean-François Revel. Les partis pris l’emporteront toujours sur la réalité, surtout lorsqu’elle est dérangeante. Qu’Hergé fut un génie ne fait aucun doute, qu’il eut comme nombre de ses contemporains (et heureusement au contraire de ceux qui cachèrent mes parents) de forts préjugés à l’égard des Juifs, mais aussi des noirs et des métèques (Rastapapoulos) n’en est pas moins évident. Décidément, la Belgique qui se présente volontiers comme surréaliste devrait envisager de se mettre enfin à l’école de l’autocritique et de l’autodérision, deux exercices typiquement juifs, n’est-il pas ?

* Tintin, mythe belge de remplacement, Joël Kotek, in Les grands mythes de l’Histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, sous la direction d’Anne Morelli, Bruxelles, éditions Vie ouvrière, 1995, pp. 281-292.

** « Sortons les mythes du placard (XI), Tintin au pays de Rex », Bernard Padoan in Le Soir, 19 août 1995, page 3.

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