Les faits. Féminisme musulman, féminisme islamique, féminisme laïque, en quoi se distinguent-ils ? Peut-on concilier religion et féminisme ? Porter le voile et défendre l’émancipation ? Soutenir l’idéologie islamiste tout en étant favorable à l’égalité des sexes ? Nous avons recueilli l’opinion des principales intéressées, sociologues, féministes, actrices de terrain.
« Quand on sait que le patriarcat est à l’origine des inégalités femmes/hommes, et qu’il s’inspire des traditions appuyées par la religion, on peut en déduire que le vocable de “féminisme islamique” est un oxymore », considère la présidente du Comité belge Ni Putes Ni Soumises Jamila Si M’Hammed, qui rappelle d’ailleurs qu’il n’existe pas dans les pays arabes. « Le féminisme islamique n’est pas un mouvement social, de citoyens, c’est le fait de quelques personnes qui se sont emparées des textes religieux dans lesquels ils auraient trouvé l’égalité entre les femmes et les hommes. Depuis vingt ans, le mouvement féministe islamique s’organise en mouvement globalisé, dans différents pays, et se fraie un chemin dans le tissu associatif et dans les institutions. Et il est né en Occident ! Le féminisme en tant que tel existe depuis bien plus longtemps dans le monde arabe où, il y a plus d’un siècle, il y avait déjà des intellectuelles qui ont enlevé leur voile comme signe de contestation face aux inégalités existantes. C’est le cas de la féministe égyptienne Houda Sharawi qui, bien que musulmane, revendiquait en 1906 déjà l’égalité des droits sur un plan juridique et non religieux. Ce mouvement qui s’est développé dans les années 20 en Egypte a été suivi par celui des femmes tunisiennes. En Indonésie et en Malaisie, il existe des féministes qui tentent de concilier le féminisme islamique avec un féminisme laïque et qui restent attachées aux textes religieux, tout en revendiquant l’égalité des droits en des termes juridiques. Mais ce sont les textes sacrés qui déterminent le cadre de la mixité. Le Comité belge Ni Putes Ni Soumises se base sur trois principes fondamentaux que sont la laïcité, la mixité, et l’égalité. Dans notre charte, nous soutenons toute action susceptible de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes en dehors de tout signe de convictions religieuses ou philosophiques. A l’heure de la diversité culturelle, de la mondialisation, de l’ouverture des frontières, nous estimons qu’il est urgent de développer un socle de valeurs communes, pour fédérer toutes nos différences. En ce sens, la laïcité est une chance pour le vivre et le faire ensemble. Tout musulman ou toute musulmane, peut rejoindre notre association si il ou elle, le désire, mais nous estimons que la religion fait partie de la sphère privée ».
auteure de Fichu voile ! Petit argumentaire laïque, féministe et antiraciste (éd. Luc Pire, 2010), voit aussi le féminisme islamique comme un oxymore. « Autant on peut être musulman(e) et féministe, autant il me semble illusoire de trouver dans un texte religieux, quel qu’il soit, la légitimation du combat féministe, du moins si on le définit comme un combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Généralement, les religieux préfèrent de loin la complémentarité à l’égalité, car elle est bien plus conforme aux enseignements du texte sacré : Dieu ayant fait l’homme et la femme complémentaires, il est essentiel que chacun tienne son rôle et sa place. Or, le féminisme, c’est précisément l’affirmation que les femmes ne sont assignées à aucun rôle, aucune place autre que ceux qu’elles auront choisis, en toute liberté. C’est en ce sens que le féminisme est un humanisme, d’ailleurs : ce qui compte, c’est la liberté de donner à sa vie le sens (au double sens de “direction” et de “signification” ) que nous souhaitons lui donner, et non de se conformer à un quelconque projet divin. Tôt ou tard, des combats communs entre féministes laïques et féministes islamiques ne peuvent que buter sur cette différence fondamentale d’approche. Mais malheureusement, beaucoup, y compris parmi les féministes, considèrent le féminisme comme la défense des femmes, même lorsque ces femmes revendiquent pour elles-mêmes le droit d’exhiber l’instrument de leur oppression, en se déclarant par exemple féministes et voilées. Il y a là une regrettable confusion entre la défense d’un principe (l’égalité) et celle d’un groupe (les femmes). Personnellement, je suis convaincue que certains hommes sont de bien meilleurs alliés dans la défense du féminisme que certaines femmes, et que certaines femmes sont même de redoutables adversaires dans le combat pour l’égalité. En particulier lorsque leur projet est de battre en brèche la stricte égalité de droits au nom d’un différentialisme religieux qui, dans la pratique, équivaut toujours à réhabiliter le contrôle sur le corps des femmes et à limiter la liberté de celles-ci, au nom d’un ordre moral dont nous avons eu bien du mal à nous défaire peu ou prou ».
est chercheuse en sciences sociales à l’ULB, militante féministe et antiraciste au sein de Tayush. Elle est aussi signataire de cette « Lettre ouverte à nos concitoyen-ne-s » évoquée par Nadia Geerts, publiée en septembre par « des citoyennes, féministes et musulmanes ». « Il s’agit d’un collectif de femmes de culture et/ou de confession musulmane, qui a décidé de s’engager pour lutter contre les discriminations qui touchent tout particulièrement les femmes portant un foulard », souligne-t-elle. « Il s’honore du soutien de féministes historiques, tant belges qu’étrangères ». Selon Seyma Gelen, « le féminisme est universel. C’est un mouvement social, politique et intellectuel global qui défend partout les droits des femmes. Cela dit, les femmes vivent des réalités diverses, leurs voies d’émancipation peuvent différer, d’où la diversité des féminismes. Dans nos sociétés occidentales, celles de confession et/ou de culture musulmane -avec foulard ou non- vivent des discriminations multiples de genre, de classe et de race, dans le sens où elles sont assignées à une position “racialisée”. Les voies d’émancipation telles qu’élaborées par les féministes occidentales ne sont pas adaptées à leurs réalités concrètes. La réflexion féministe des femmes musulmanes -dont la diversité interne nécessiterait un développement plus long- indispose autant des islamistes qui prétendent refuser l’importation de concepts dits occidentaux dans le champ musulman que la plupart des féministes occidentales qui ne peuvent concevoir d’émancipation sans rejet du religieux. Entre des femmes se disant féministes, il est possible de construire des solidarités autour de projets concrets visant à libérer des femmes de discriminations particulières ».
L’essayiste et militante féministe Djemila Benhabib, Prix international de la laïcité 2012, se revendique pour sa part du féminisme universaliste, « notamment incarné par la philosophe Elisabeth Badinter, avec cette conviction profonde que les femmes sont interreliées les unes aux autres et partagent un devenir commun, quel que soit l’endroit de la planète où elles se trouvent. Le féminisme soi-disant islamique n’est rien d’autre qu’une tentation de la part de l’école de pensée de l’islam politique d’instrumentaliser le féminisme », estime-t-elle, « de le faire éclater de l’intérieur, pour le détourner de son essence principale, c’est-à-dire la défense des droits des femmes. J’avoue que sur ce terrain-là, Tariq Ramadan s’est beaucoup investi et a partiellement réussi en s’associant avec les féministes différentialistes qu’on retrouve principalement à gauche du spectre politique. Pour ces dernières, dénoncer le voile islamique, par exemple, revient à stigmatiser les musulmans. Ainsi, défendre une posture universaliste des droits des femmes est associée ni plus ni moins à du racisme et de la xénophobie. Bref, on nage en pleine confusion théorique, voulue par les islamistes et entretenue par leurs idiots utiles. Lorsqu’on gratte un peu, force est de constater que le féminisme islamique défend un paradigme très patriarcal du monde qui justifie la polygamie, la répudiation et l’inégalité successorale. Le féminisme islamique ne dit rien au sujet des mariages précoces, il se tait concernant la violence conjugale, il n’est là que pour normaliser le voile islamique et banaliser une lecture archaïque de l’islam, pour instaurer des rapports de domination au nom d’un islam totalitaire qui prétend régir toutes les sphères de la vie d’un individu du berceau au tombeau ». Djemila Benhabib insiste : « Le féminisme islamique a été conçu dans les officines de la pensée des Frères musulmans qui, déjà à l’époque, dans les années 30, en Egypte, avait mis sur pied l’organisation des “Sœurs musulmanes”, de façon à pouvoir embrigader les femmes dans l’optique d’“islamiser” la société par le bas. Aujourd’hui, il revêt deux objectifs : le premier étant de couper les femmes de culture ou de foi musulmane d’une longue tradition humaniste, laïque et féministe, de façon à les enfermer dans une prison politico-religieuse, le second concourant à anesthésier nos réflexes démocratiques pour paralyser les contre-pouvoirs dans nos sociétés qui se sont érigées contre l’intrusion du religieux. Aujourd’hui, une partie du féminisme a abdiqué face à l’islam politique, en légitimant le féminisme islamique. C’est pourquoi la tâche des féministes universalistes est immensément importante et difficile ».
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