Leonard Cohen : le dernier prophète

Depuis la fin des années 60, Leonard Cohen a su s’imposer comme l’ultime prophète de ce 3e millénaire. L’écoute de son classique « Hallelujah » ou de la lumineuse « Bird On the Wire » suffirait à convaincre le plus incrédule des hommes, Touché par la grâce de sa voix abyssale. Hélas, le 7 novembre 2016, Leonard Cohen nous a quittés. Son timbre puissant ne nous livrera plus jamais de nouveaux mots si émotionnels.

Né juif dans une ville en majorité goy, il est à Montréal ce que Woody Allen sait être pour New York ; mais à l’inverse de ce rouquin facétieux qui incarne l’humour juif le plus acéré, Cohen porte en lui la mélancolie la plus profonde, une tristesse infinie qui le propulse comme une vague puissante depuis ses débuts à l’aube des années 60. Le génie, Cohen le cultive dans la distance qu’il met entre ses textes et lui-même, cette flamboyante dérision qu’il va « talk-overiser » -sur un mode de plus en plus « Gainsbourgien » au fil des ans- de sa voix caverneuse. A l’image de ce « jeune homme » de plus de 80 printemps ans qui n’a jamais cessé de nous subjuguer par sa poésie infinie, comme par ses performances sans fin, pour conjurer sans doute son tragique destin biblique. Car, à l’instar de Job qui a tout perdu par la volonté de Dieu, Leonard avait été dépossédé de tous ses copyrights par le « deus ex machina » d’un manager indélicat – en 2005, Kelley Lynch, son agent, profite de la retraite que Cohen menait depuis cinq ans dans le monastère Zen de Mount Baldy près de L.A. pour détourner les économies de toute une vie, soit 5 millions de $, ne lui laissant que 150.000 $- le forçant ainsi à continuer à se produire encore et encore sur scène pour subvenir aux besoins de sa famille. Pour ce chanteur, la vie a toujours constitué une longue aventure. Et Leonard Cohen reste sans doute l’un des derniers aventuriers de ce monde.

Cohen le militant

En 1961, il est à Cuba durant la pathétique invasion de la baie des Cochons et, pour témoigner de la débâcle de la CIA, il compose ce poème intitulé « The Only Canadian Tourist in Havana Turns His Thoughts Homeward » (l’unique touriste canadien à La Havane canalise ses pensées vers sa patrie). Plus tard, en Grèce, il défie la dictature des colonels, avant d’assister en Ethiopie à la chute du Négus Hailé Sélassié. En octobre 66, après son exil volontaire sur l’île d’Hydra, réalisant qu’il ne vivrait jamais de sa plume poétique, il débarque à New York pour se poser au fameux Chelsea Hotel, où le poète se métamorphose bientôt en star de la folk-music. La comète Cohen va alors percuter les étoiles de la « Beat Generation », tels Allen Ginsberg et Jack Kerouac, comme celles du rock. Bob Dylan et Joan Baez d’abord, puis Lou Reed qui va l’initier aux mystères de la Factory de Warhol. Mais ce sont ses Muses successives qui serviront d’inspiration à ses plus fameuses compositions, Marianne Ihlen (l’ex-femme de l’écrivain scandinave Axel Jensen) pour laquelle il succombe à Hydra et qui va lui suggérer son désormais légendaire « So Long Marianne », puis Suzanne (Verdal… l’ex du sculpteur Armand Vaillancourt), dont le prénom va intituler sa chanson « Suzanne ».

Cependant, la force maitresse qui propulse l’œuvre de Cohen se cache sans doute dans son hérédité et ses racines juives. Sa mère était originaire de Vilnius en Lituanie et, du côté de son père, toute la famille était issue de Wylkowyski en Pologne. Son père Nathan disparaît lorsqu’il est âgé de seulement 9 ans. Il possédait un des plus grands magasins de « schmates » (confection) de Montréal. Désormais orphelin, Leonard devient très proche de son grand-père Lyon Cohen, qui a fondé et présidé le Congrès juif canadien, la synagogue Shaar Hashomayim de Montréal, ainsi que le premier quotidien juif d’Amérique du Nord The Anglo-Jewish Times. Leonard a toujours déclaré que la Bible était le livre le plus essentiel de sa vie. En 1992, sur son album « The Future », on retrouve cette composition intitulée « Under The Spell of a Stranger » où il chante : « I’m the little Jew Who wrote the Bible » (je suis le petit Juif qui a écrit la Bible). Qu’il soit chez lui à la maison ou en tournée, Cohen ne se contente pas d’allumer les bougies pour le shabbat, il célèbre aussi la plupart des fêtes juives. Mais son cœur depuis toujours a aussi battu pour l’Etat d’Israël. En 1973, en pleine guerre de Kippour, il débarque à Tel-Aviv pour s’engager dans l’armée. Mais au lieu de l’expédier au front, l’Etat-Major l’envoie jouer dans différentes bases de Tsahal pour remonter le moral des troupes. Pourtant, si le judaïsme est très profondément ancré en lui, Cohen appartient à ces hommes qui savent ouvrir leur âme à d’autres philosophies, comme celle du Zen : « Lorsque je suis allé étudier auprès d’un moine Zen dans ce monastère, je me souviens qu’Allen Ginsberg m’a demandé : “Comment peux-tu concilier cela avec le judaïsme ?”, je lui ai répliqué que pour moi il n’y avait aucun conflit, car il n’y a pas d’adoration dans la prière ni de discussion sur la divinité dans le Zen ».

La « dernière cigarette »

Mais hélas, cette année 2016, à 82 ans, notre poète rock sentant ses forces l’abandonner compose le ténébreux  « You Want It Darker », son 14e album. Avec tout le pouvoir de son légendaire « parlé-chanté », Leonard Cohen nous offre un véritable kaddish profane et pieux à la fois. Huit chansons, aussi noires que sublimes, en 36 toutes petites minutes et 14 secondes, comme si nous savions au fond de nous, mais sans vouloir l’admettre, qu’il avait décidé de tirer sa révérence. Chacune de ces compositions, à sa manière, était un adieu, un dernier sourire à conserver, imprimé à jamais dans l’esprit de tous ceux qu’il a su toucher si durablement de son art. Mais nous nous refusions obstinément à l’admettre. Pourtant, sur la pochette de l’album, le bras de Leonard Cohen sort du cadre noir, pour tenir une cigarette allumée. Au-delà du symbole de la « dernière cigarette », le choix du noir en évoque un autre. On songe immédiatement au sublime « Blackstar » que David Bowie a publié deux jours avant sa mort, comme une ultime pirouette. Blackstar/étoile noire et « You Want It Darker » (tu veux que cela soit plus sombre), l’analogie entre les deux messages est troublante. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Cohen savait qu’il était au crépuscule de sa vie. Il avait aussi dû se résigner à voir partir Marianne Ihlen, sa muse norvégienne qui lui a inspiré sans doute ses plus belles chansons « Bird On the Wire », « Hey, That’s No Way To Say Goodbye » et surtout la prodigieuse « So long, Marianne ». Juste avant qu’elle ne ferme les yeux, terrassée par le cancer, la dernière lettre de Leonard lui est parvenue : « Nos corps ne font que se dégrader, alors je crois que je te suivrai très bientôt. Au revoir ma vieille amie, mon amour sans fin. On se retrouve plus loin sur la route ». « Tu veux que cela soit plus sombre », cette affirmation prend alors tout son sens testamentaire, dès la chanson-titre qui ouvre l’album. Leonard Cohen y multiplie les symboles, à l’instar de cet « Hineni, hineni  » (me voici, me voici), je suis prêt oh Eternel, scandé à la fin de chaque couplet et porté par le chœur vibrant de the Congregation Shaar Hashomayim Synagogue Choir, qui fait de cette composition une véritable prière laïque.

 Patrimoine de notre humanité 

Chaque chanson est ainsi prétexte à nous saluer une dernière fois, comme avec le triste tango « Traveling Light », où il chante « Traveling light is au revoir » (voyager léger est un au revoir), puis « Goodnight goodnight my fallen star » (bonne nuit, bonne nuit mon étoile déchue). Enregistré avec la complicité de son fils Adam Cohen, « You Want It Darker » tient toutes les funestes promesses de son titre. Mais avec le décès du poète rock canadien, comment réécouter aujourd’hui ces dernières chansons sans combattre les sanglots qui nous nouent la gorge ? Leonard était notre guide, au même titre que Bob Dylan, comme des Moïse et Aaron au pays du rock, et imaginer une vie sans eux est juste une tragédie. Cependant, ses mots et ses sons sont bien plus forts que le destin. Ils transcendent même la mort. Ils sont désormais éternellement inscrits au patrimoine de notre humanité. Et ils sont surtout bien plus puissants que l’implacable faucheuse qui nous l’a volé seulement 15 jours après la sortie de « You Want It Darker ». Au revoir Leonard Norman Cohen, mon prophète juif, dont les mots ont su guider mes pas et inspirer si durablement mon existence… amen ! 

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