Léon Degrelle, des jeunesses catholiques au nazisme

Issu des jeunesses catholiques, Léon Degrelle fonde en 1936 le mouvement Rex pour en faire ensuite un parti fasciste et une formation radicalement engagée dans la collaboration avec l’occupant allemand. L’historien Alain Colignon et l’écrivain Arnaud de la Croix reviennent sur le parcours de ce fasciste belge dont personne n’a assumé l’héritage politique. 

De quel milieu Léon Degrelle est-il issu ?

Arnaud de la Croix Il appartient à la bourgeoisie catholique provinciale. Son père est conseiller provincial et député permanent (Parti catholique) du Luxembourg. C’est aussi au sein de ce milieu catholique qu’il a bâti sa carrière politique. Dès ses années de collège à Namur, Degrelle est terriblement séduit par L’Action française, ce mouvement catholique, monarchiste et d’extrême droite. Il est fasciné par Charles Maurras, son dirigeant, et il nourrit une admiration sans bornes pour son principal propagandiste, Léon Daudet, jusqu’à le plagier dans ses discours et ses articles.

Comment se lance-t-il en politique ?

Alain Colignon Installé à la tête des éditions Christus Rex par Monseigneur Picard, Degrelle est chargé d’alimenter dans une perspective corporatiste la réflexion de l’Association catholique de la jeunesse belge (ACJB) et du monde catholique belge en général. Après avoir entraîné à sa suite des jeunes gens recrutés parmi les cadres de l’ACJB, Degrelle essaie dès 1935 de conquérir le Parti catholique et de rallier à ses idées l’aile droite de ce parti, la vieille Fédération des associations et cercles catholiques. Il s’en prend violemment aux vieux bonzes de cette fédération en les traitant de « banksters » et de corrompus. Degrelle mène cette campagne de manière plébéienne, ce qui choque beaucoup dans ces milieux catholiques compassés, où la bourgeoisie côtoie encore l’aristocratie.

A.D.L.C. Degrelle se démarque surtout en adoptant une attitude « jeuniste ». Brasillach qualifie d’ailleurs Rex de « parti de gamins ». A travers une opposition générationnelle, Degrelle critique virulemment les dirigeants du Parti catholique pour leur mollesse ou leur immobilisme face aux offensives socialistes. C’est de cette manière qu’il entame son ascension politique qui culmine par le « coup de Courtrai », lorsqu’il se rend à un congrès du mouvement catholique, fait bloquer la salle par ses partisans et invective publiquement les dirigeants du Parti catholique. Cet incident provoque la rupture. Pour les élections législatives de mai 1936, Degrelle présente Rex, son mouvement, qu’il ne nomme pas « parti ». Ce choix n’est pas anodin, car il s’oppose violemment au parlementarisme et aux partis qu’il juge pourris. Rex obtient 12% des voix et envoie 21 députés à la Chambre.

Quelle est la base de son électorat ?

A.C. C’est la bonne bourgeoisie catholique, notamment en Flandre, où cette bourgeoisie francophone se sent menacée par la montée du nationalisme flamand. Elle voit en Rex le sauveur d’une Belgique d’essence francophone. A Bruxelles et en Wallonie, grâce à sa campagne virulente contre les pourris et les « banksters », Degrelle séduit aussi les petits commerçants et les petits rentiers apeurés par la situation économique. Ils s’estiment tous mal défendus par les notables catholiques. Avec son ton véhément, son air de gendre idéal, il passe bien auprès d’une certaine opinion publique qui commence à en avoir assez de ces vieux notables qui dirigent le pays depuis des années.

Quand Degrelle bascule-t-il dans le fascisme ?

A.C. Ce basculement s’opère progressivement à partir de son succès électoral en mai 1936. Degrelle dévoile alors ses ambitions démesurées : s’emparer du pouvoir, pour régénérer la Belgique. Pour ce faire, il recherche tous azimuts des alliés. Il prend ainsi contact avec des organisations d’anciens combattants belgicistes et très à droite, prêtes à soutenir un coup de force pour « balayer les politiciens pourris », responsables par ailleurs d’une baisse des pensions d’anciens combattants. Mais comme Degrelle est trop ambitieux, il a plusieurs fers au feu : il annonce qu’il s’associe au VNV, parti flamingant d’extrême droite anti-belge. Ce qui provoque la colère de ses amis anciens combattants ultra-belgicistes. Ils estiment que Degrelle est un opportuniste frénétique qui commet n’importe quoi. Ce sentiment est partagé par bon nombre de francophones séduits par Degrelle. Cela marque le début du déclin du rexisme.

A.D.L.C. En 1936, le rexisme apparaît comme une variante catholique du fascisme tel qu’il existe en Italie. Il y a une nuance importante à souligner : il existe constamment un décalage entre les intentions et l’agenda de Degrelle et ce que croient ses militants, y compris les cadres de son mouvement. Degrelle va plus loin qu’eux. Dès août 1936, il rencontre Ribbentrop à Berlin qui le présente à Hitler. Cet entretien est suivi en octobre d’une rencontre à Cologne entre Degrelle et Goebbels. Dans son journal, ce dernier écrit même que Degrelle va prendre le pouvoir. Il le soutient en lui payant du papier pour ses journaux. Degrelle n’a jamais évoqué publiquement ces rencontres. Si le public et même ses militants l’avaient appris, ils se seraient vite désolidarisés de lui, parce qu’Hitler, contrairement à Mussolini ou Franco, est infréquentable. L’alliance avec les flamingants du VNV n’est pas sans lien avec les entretiens que Degrelle a eus avec Goebbels et Hitler. C’est concomitant chronologiquement et cela correspond aussi à la teneur de ces entretiens.

Cette radicalisation est-elle marquée par le déclin de Rex ?

A.C. Degrelle radicalise son mouvement en faisant aussi apparaître un discours xénophobe et antisémite. La radicalisation se poursuit en 1938, lorsqu’il décide de s’aligner sur la ligne allemande, au moment de la crise tchèque. Or, beaucoup de Belges voient dans le nazisme une sorte de revanchisme allemand de la Première Guerre mondiale. Et voilà que cet animal de Degrelle, qui se prétend patriote belge, s’aligne sur les revendications nazies de révision des frontières de l’Allemagne. Aux élections communales qui suivent les Accords de Munich, Rex subit alors une terrible défaite électorale. Il ne rassemble plus que 5% des voix. Il disparait complètement en Flandre et lors des élections d’avril 1939, Rex se prend une véritable raclée. Pendant la Drôle de guerre (du 1er septembre 1939 au 10 mai 1940), Degrelle se profile comme l’allié objectif de l’Allemagne. C’est un homme littéralement seul et son journal Le Pays réel est une feuille mourante. Même dans les milieux nationalistes belges qui s’étaient sentis proches de lui en 1935 et 1936, il est considéré comme un traitre.

Dans quel type de collaboration Degrelle engage-t-il Rex ?

A.D.L.C. Suite à l’invasion allemande de l’URSS en juin 1941, Degrelle suit ce mouvement de légions de volontaires européens prêts à combattre le bolchévisme aux côtés de l’Allemagne. Il crée la Légion Wallonie qui se battra sur le front russe. En juin 1943, la Légion Wallonie, relevant alors de la Wehrmacht, est intégrée à la SS où elle devient une brigade (Sturmbrigade Wallonien). Degrelle se sert de la SS comme d’un levier pour satisfaire une ambition personnelle : devenir chef suprême de la Wallonie lors de la victoire allemande. Il veut à tout prix être désigné Volksführer der Wallonen, titre qu’il obtiendra en novembre 1944 en pleine débâcle.

A.C. Il ira toujours plus loin et plus fort pour se mettre en avant et couper l’herbe sous le pied des Flamands du VNV. Il veut que les Allemands le considèrent comme le meilleur élément dans l’espace belge. Le rexisme plonge dans la Collaboration la plus radicale et la plus abjecte, jusqu’à traquer les résistants, les Juifs et les réfractaires au travail obligatoire. A partir de 1943, seuls des nazis fanatiques, des opportunistes myopes, des petites crapules et des déclassés évoluent au sein de Rex. « Des tas de gens qu’on n’aimerait pas rencontrer le soir au coin d’un bois », a dit un officier de la Légion Wallonie. C’est sur base de cette faune que se créent les brigades de tueurs rexistes opérant notamment dans le Hainaut et à Bruxelles. La réputation de Rex est très noire, si bien que lorsque des résistants abattent des rexistes, tout le monde se dit bon débarras. En septembre 1944, quelque 5.000 rexistes fuient en Allemagne. Ceux qui restent en Belgique font surtout l’objet d’une épuration de rue occasionnant peu de morts : ils sont battus et expédiés en prison sous les huées et les crachats. Pour 99% des francophones, Rex n’est qu’un ramassis indéfendable de truands en uniforme, des traitres et des mouchards à la solde des Allemands.

Quel héritage Degrelle laisse-t-il ?

A.D.LC. Degrelle a laissé énormément de traces en Belgique, non pas dans la mémoire collective, mais de manière plus intime dans les mémoires familiales où la figure de Degrelle est devenue taboue, tant pour ceux qui se sont engagés dans le rexisme que pour ceux qui ont subi la répression rexiste sous l’Occupation. 

A.C. Hormis une poignée de nostalgiques marginalisés, personne n’assume cet héritage, car c’est précisément l’image du Rex collabo abject qui s’est imposée. La vieille droite catholique ne veut plus entendre parler des rexistes et elle finit enfin par se rallier à la démocratie parlementaire pour laquelle elle nourrissait de fortes réticences. Le rexisme de guerre aura au moins le mérite de dégoûter pour longtemps l’opinion belge francophone des expériences d’extrême droite. Jusqu’à présent, aucun mouvement d’extrême droite représentant quelque chose de conséquent et de durable n’existe dans l’espace francophone belge.

Historien, Alain Colignon a rejoint en 1989 le Centre d’études et de documentation guerre et sociétés contemporaines (CEGES), dont il devient le bibliothécaire. Il se spécialise dans l’étude des mouvements radicaux de droite et de gauche, dans l’analyse des questions communautaires et nationalitaires en Belgique et en Europe. Il a rédigé la notice « Léon Degrelle » dans La Nouvelle biographie nationale (éd. Académie royale de Belgique) et il a publié en 2012 avec Frédéric Maerten 1940-1945 : La Wallonie sous l’Occupation (éd. La Renaissance du livre).

Ecrivain et éditeur belge, Arnaud de la Croix enseigne à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. En 2012, il mène une recherche sur le nazisme et la Seconde Guerre mondiale qui aboutit, début 2014, à la parution d’Hitler et la franc-maçonnerie (éd. Racine). Il a publié en 2016 Léon Degrelle 1906-1994 (éd. Racine), une biographie consacrée au leader de Rex.
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