Il parle plus vite que son ombre et manie l’humour, notamment ashkénaze et sépharade, tel un chasseur de bons mots muni d’un couteau juif multifonctions. A cheval sur le succès du nouvel album de Lucky Luke – La Terre Promise et l’écriture, avec Danièle Thompson, du scénario de Rabbi Jacqueline, Jul invite ses publics à rire, à découvrir et à s’ouvrir. Chhuuttt, et maintenon Jul, il va parley !
Comment en vient-on à consacrer un Lucky Luke à La Terre Promise.
Très souvent, quand les gens voient le titre, ils s’imaginent qu’on a fait voyager Lucky Luke en Israël, alors que la Terre Promise de Lucky Luke est ce Far West dont tous les immigrants, quels qu’ils soient, rêvent en arrivant aux Etats-Unis. Et en fin de compte, je devais écrire un conte américain pour illustrer cette légende de Lucky Luke. Or, en 70 ans d’existence, alors que d’autres communautés particulières donnaient le thème directeur à un album -les Russes, les Chinois, les Irlandais, etc.-, celui des Juifs manquait singulièrement au puzzle du melting-pot américain ! C’est aussi en soi un très bon thème parce qu’il est un élément tellement contributif de l’histoire américaine. Et puis, il y a tellement de choses comiques à imaginer dans cette rencontre entre le monde du shtetl et du juif religieux, cérébral, face à la sauvagerie du cow-boy que ça valait vraiment le coup de s’y engouffrer !
Quelle est votre recette pour vous emparer d’un bouquet de clichés & sujets explosifs sans les faire exploser (sauf nous, de rire).
C’est effectivement délicat, il s’agit d’être sur le fil. Ça m’intéresse d’appuyer là où ça fait mal dans la société, dans la sphère culturelle et en même temps, je ne suis pas un dessinateur « coup de poing/coup de boule ». Je suis indirect, très souvent dans le décalage. Dans Silex and the City (voir extrait vidéo ci-dessous), la transposition dans la préhistoire permet d’aller assez loin sur plein de sujets parce qu’on n’est pas en frontal. De même, à travers ce Lucky Luke, on est dans un autre espace et on peut parler de ce qui nous touche aujourd’hui dans nos sociétés, en Europe occidentale – de manière de plus en plus tragique avec ces tensions qui fracturent nos sociétés qui étaient, d’une certaine façon, unies et qui aujourd’hui se morcèlent en nombreuses communautés antagonistes. Lucky Luke étant très grand public, il y a aussi une vertu de traiter des choses importantes et de ne pas être juste dans le pur divertissement. L’idée que ça puisse faire écho avec des choses d’aujourd’hui est importante.
Vous vous référez, dans l’Album de Lucky Luke, au film « Rabbi Jacob », auquel vous allez donner une suite, en tant que scénariste…
J’ai rencontré Danièle Thompson, par un concours de circonstances, de façon informelle. Danièle était une lectrice et spectatrice de ma série (Silex and the city), elle aimait mon travail et moi, j’admirais sa carrière protéiforme. En ce qui concerne Rabbi Jacob, elle avait toujours refusé de continuer ce film-là, ne donnant pas suite aux montagnes de projets en ce sens. Et puis, au bout de 20 minutes de discussion animée ensemble, elle a dit : « Super, faisons-le ! ». Et ça, c’est un défi énorme parce que, évidemment, c’est indépassable. Donc il ne s’agit pas de le dépasser, mais de faire autre chose. Rabbi Jacqueline devrait être sur le grand écran dans deux ans.
Jul, vous êtes Juif (si pas, on vous garde quand même) ?!?!?
Alors c’est aussi une question intéressante qui est mise en abîme un peu dans l’album : est-ce qu’il n’y a que les Juifs qui peuvent faire des blagues autour du monde juif ? Est-ce qu’il n’y a que les Amish qui sont capables de comprendre l’humour Amish ? Je crois que tous ceux qui travaillent dans le domaine de l’humour aujourd’hui sont les enfants d’une universalité comique qui a comme fondation cet humour juif ashkénaze, acculturé par les Etats-Unis. C’est celui des grands comiques américains à Hollywood, c’est l’humour fondateur des « comics » et de MAD qui ont aussi influencé Goscinny et Gotlib qui avaient cette culture juive, mais aussi tous les gens de Fluide glacial et de Charlie Hebdo, etc. En ce qui me concerne, je ne suis pas lié à la culture yiddish autrement que par mes lectures de Bashevis Singer, que je connais sur le bout des doigts, de Sholem Alechem, un des plus grands maîtres de l’humour pour moi. Les gens qui m’ont fait le plus rire sont les Marx Brothers, Woody Allen et Mel Brooks et côté français, j’ai été biberonné à Goscinny et à Gotlib. Pour moi, cet humour est évident, c’est ma grammaire, ma façon de voir le monde. Et puis, j’ai une dimension à la fois pessimiste et angoissée qui colle très bien à la structure de l’humour ashkénaze !
Dessin : Achdé – Scénario : Jul
Lucky Comics
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