Alors que la Conférence de Paris pour la paix au Proche-Orient s’est ouverte le 15 janvier 2017, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a qualifié cette initiative française de « futile ». A cette occasion, nous avons sollicité le point de vue de David Chemla, secrétaire général de J Call en France, sur la place de la Diaspora dans le débat sur l’avenir de l’avenir de l’Etat d’Israël.
Les Juifs de diaspora doivent-ils faire quelque chose pour que la solution des Etats se réalise un jour ?
Il ne s’agit nullement d’une précaution oratoire mais il me paraît essentiel de préciser que les décisions concernant l’avenir d’Israël incombent exclusivement aux citoyens israéliens. Les Juifs de diaspora ne peuvent se substituer aux Israéliens. Toutefois, on ne peut ignorer, ni feindre d’ignorer, que ce type de décisions aura un impact sur le destin de l’ensemble du peuple juif. Bien que certains responsables politiques israéliens prétendent que le statu quo actuel soit la conséquence de circonstances indépendantes de la volonté d’Israël, il résulte aussi d’un choix politique qui ne peut aboutir qu’à deux scénarios possibles suicidaires pour Israël : l’Etat binational ou l’Etat d’apartheid.
C’est-à-dire ?
Pour des raisons démographiques longuement commentées depuis longtemps et pour des raisons de politique internationale, on ne pourra pas concevoir qu’un Etat puisse maintenir sous occupation une population de près de trois millions d’individus. La droite israélienne prétend que ces territoires sont « contestés » et non pas occupés. Ils sont peut-être contestés mais les populations palestiniennes qui y vivent sont occupés. Les pressions démographiques et internationales se multiplieront et s’intensifieront pour que les Palestiniens puissent bénéficier de droits civiques. Ce qui nous mène vers un Etat binational où les Juifs seront minoritaires. Ce scénario binational est de plus en plus possible si le statu quo est maintenu. Le second scénario, non démocratique, est celui d’un Etat d’apartheid. De facto, certains ingrédients sont déjà présents en Cisjordanie notamment suite aux mesures sécuritaires mises en place par les autorités israéliennes. Dans les deux cas de figures, cela entrainera des conséquences pour les communautés juives de diaspora. Dans le cas de l’Etat binational, il ne s’agira plus d’un Etat juif avec sa souveraineté, ses symboles, sa langue, son hymne, etc. Et un Etat d’apartheid serait insupportable pour les Juifs, quel que soit l’endroit où ils vivent. Ce type d’Etat non démocratique va non seulement à l’encontre des valeurs universelles des droits de l’homme mais aussi des valeurs qui nous été transmises par la tradition juive. C’est la raison pour laquelle les Juifs de diaspora peuvent et doivent se mobiliser pour que la solution des deux Etats soit mise en œuvre et sortir de ce statu quo suicidaire.
Est-il difficile pour des Juifs de diaspora de dénoncer cette politique d’occupation et de colonisation que poursuit le gouvernement israélien ?
Je pense que les difficultés sont liées à l’évolution du contexte international. A cause de l’occupation qui dure depuis bientôt 50 ans, Israël fait face à une campagne de délégitimation à laquelle les Juifs de diaspora doivent faire face. Il ne s’agit pas d’un mouvement de délégitimation de l’occupation des Territoires palestiniens. C’est l’existence de l’Etat d’Israël en tant que tel que ces mouvements anti-israéliens remettent en cause. Ce qui signifie que les Juifs dénonçant l’occupation et soutenant le camp israélien de la paix doivent se déployer simultanément sur deux fronts : à l’intérieur du monde juif, défendre nos idées concernant l’avenir d’Israël en tant qu’Etat juif et démocratique d’une part, et nous battre contre toutes les campagnes de délégitimation d’Israël tels que les boycotts d’autre part.
Comment expliquez-vous l’hystérie au sein de la communauté juive déclenchée par l’adoption de la résolution 2334 pour laquelle les Etats-Unis n’ont pas opposé leur véto ?
Je pense que le gouvernement israélien et les forces politiques qui le soutiennent en Israël instrumentalisent ce type de résolution de l’ONU pour multiplier les amalgames et faire croire que toute initiative internationale concernant Israël et le conflit israélo-palestinien relèvent de l’antisémitisme et d’une hostilité irréductible à Israël. Une partie de la communauté juive se laisse emporter par ce discours. Cela ne doit pas nous empêcher de défendre nos idées et de rappeler aussi que ces amalgames sont faux. Netanyahou et ses alliés se plaisent à dénigrer Obama mais de tous les présidents américains, il est celui qui a mené réellement une politique particulièrement favorable à Israël, notamment en ne s’abstenant qu’une seule fois au Conseil de sécurité lorsqu’un vote dénonçant la politique israélienne était adoptée. Ce qui n’est absolument pas le cas de Poutine qui vote toutes les résolutions condamnant Israël. C’est aussi sous Obama qu’une aide militaire de 38 milliards a été accordée à Israël et que le bouclier anti-missile a été mis en œuvre par les Américains ! Mais il faut reconnaître que ce n’est pas la première fois que le gouvernement israélien s’efforce de développer un climat hystérique où la moindre critique de la politique d’occupation est considérée comme une trahison du peuple juif. Et comme les campagnes de délégitimation se multiplient, son discours a hélas plus de chances de trouver un écho favorable dans les communautés juives de diaspora.
Un fossé risque-t-il de se creuser entre Juifs de diaspora attachés à Israël et aux valeurs démocratiques et Israël ?
Non. Je pense qu’il y a et qu’il y aura encore un fossé qui se creusera entre la diaspora et un certain Israël, et non pas entre la diaspora et Israël dans sa globalité. Je fais cette distinction car il existe aussi une fracture énorme au sein de la société israélienne sur cette question de la démocratie. On voit bien le sort que veut réserver la droite nationaliste aux ONG militant pour les droits de l’homme et la paix. Toutes ces ONG réorientent aujourd’hui leur action vers la société israélienne. Et notre rôle est de les soutenir et les aider dans leur combat en faveur de la démocratie.
Avez-vous le sentiment que la question soutien inconditionnel au gouvernement israélien soit toujours présente ?
C’est un faux débat. Cette question est posée depuis que des mouvements juifs de soutien à la gauche israélienne et aux mouvements qui militent pour la paix existent. A aucun moment, la question du soutien inconditionnel n’est posée à ceux qui soutiennent la droite israélienne. Quand Yitzhak Rabin a lancé le processus d’Oslo avec les Palestiniens, la droite ne s’est pas gênée pour mener des campagnes virulentes de délégitimation de son gouvernement et de sa politique. Or, ce sont les mêmes qui nous parlent sans cesse de soutien inconditionnel au gouvernement israélien. Cela ne m’empêche pas de poursuivre le combat que je mène. J’estime même que c’est parce que je suis indéfectiblement attaché à Israël que je soutiens activement ceux qui se battent contre l’occupation et pour qu’Israël soit un Etat juif et démocratique aux côtés d’un Etat palestinien. Ne pas le faire, c’est se résigner à accepter ce qu’on ne veut pas : la fin d’Israël.
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