Mon gendre Jared, un si bon garçon…

Trump le fantasque et l’imprévisible. Au Proche-Orient comme ailleurs, il faudra du temps avant que le brouillard se lève dans la politique de la nouvelle administration américaine.

Ceux qui s’imaginent que Trump président fera mentir Trump candidat et Trump président élu en seront probablement pour leurs frais.

On dira que Trump n’a pas de « programme ». Et en effet, si l’on entend par programme un plan d’action rationnellement articulé, cet étrange personnage n’en a aucun. Pour s’en tenir à la politique étrangère, on n’en discerne pas moins, dans la gangue des « gazouillis » et des propos sans queue ni tête parsemés d’injures et d’hyperboles, quelques idées-forces. Elles tiennent en trois mots : isolationnisme, protectionnisme, unilatéralisme. A eux trois, ces « ismes » signalent la fin d’un ordre mondial mis en place sous l’égide américaine à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Trump n’a que mépris pour les piliers de cet ordre mondial, notamment l’OTAN, dont il proclame l’obsolescence, et l’Europe unie, que les Américains ont portée sur les fonts baptismaux et dont lui souhaite ouvertement la mort. Il cherche la confrontation avec la Chine, que ses prédécesseurs n’ont eu de cesse à réintroduire dans le jeu international, et entend opérer avec Moscou un véritable renversement d’alliances.

On a déjà abordé dans ces colonnes le volet israélo-palestinien de sa politique. Là aussi, il proclame sa volonté d’en finir avec une diplomatie dont tous les présidents, démocrates comme républicains, ont respecté les grandes orientations : solidité de l’alliance américano-israélienne, soutien à la solution à deux Etats, hostilité aux implantations censées en empêcher l’avènement. Il y a dit tout le mal qu’il convenait de penser de la résolution 2334 du Conseil de sécurité du 23 décembre dernier sur les implantations, comme de l’abstention des Etats-Unis qui en avait permis l’adoption – un vote affreux, « just terrible ». Pourquoi ? Eh bien, parce que cette résolution, qui n’est pas « juridiquement contraignante », mais l’est « psychologiquement », « a trop donné aux Palestiniens » et, ce faisant, a rendu la tâche plus ardue au champion toutes catégories de « l’art du deal » de négocier le moment venu.

Heureusement, quelqu’un est là pour démêler l’écheveau et faire le « deal » du siècle : son gendre Jared Kushner, juif orthodoxe, et par ailleurs très officiellement promu conseiller du président élu au mépris des règles en vigueur contre le népotisme. Mais qu’est-ce qui rend Jared, dont la famille compte parmi les principaux donateurs de la colonie de Beth El en Cisjordanie occupée, apte à faire office d’honnête courtier entre Israéliens et Palestiniens ? Voilà, « Jared est un si bon garçon… un talent naturel, il est top, tout le monde l’aime bien ». Soit dit en passant, la femme de ce Jared, la fille de Trump, Ivanka, devra se passer de tout rôle dans son administration. C’est qu’elle « a des gosses » et qu’elle est en train d’acheter une maison à Washington…

Signe des temps, avec une telle capacité d’analyse et son éloquence de garçon boucher, Trump s’est placé au centre du jeu proche-oriental. Le jour même où son interview était publiée dans le Times de Londres et le Bild allemand, à cinq jours de son inauguration, l’ombre orange du président élu flottait sur les quelque 75 ministres des Affaires étrangères qui se réunissaient à Paris pour tenter de maintenir en vie la solution à deux Etats. Désireuse de donner des gages à Trump au moment où elle est engagée dans un bras de fer avec ses partenaires européens, Theresa May, Première ministre britannique, avait déjà durement critiqué le discours-testament de son collègue américain John Kerry, ainsi que la résolution 2334 dont les Anglais avaient pourtant été, de l’aveu même de Boris Johnson, son secrétaire au Foreign Office, les principaux maîtres d’œuvre. A Paris, pour faire bonne mesure, elle a envoyé des seconds couteaux, puis a refusé de signer la déclaration finale de la conférence, bien édulcorée pourtant par les soins des Américains. Enfin, elle a empêché le Conseil européen d’en endosser les conclusions.

Au Proche-Orient comme ailleurs, il faudra du temps avant que le brouillard se lève et que l’on voie plus clair dans la politique de la nouvelle administration américaine. Donald Trump a beau ressembler à feu Idi Amin Dada, les Etats-Unis ne sont pas l’Ouganda. Une administration pléthorique, des agences puissantes, un congrès où la majorité républicaine est ténue et peut s’avérer rétive, une opinion publique majoritairement hostile, tout cela risque de réduire singulièrement la marge de manœuvre du président. Déjà, la cacophonie s’installe dans une équipe présidentielle qui tire à hue et à dia, déchirée qu’elle est entre tropismes idéologiques divergents et intérêts contradictoires.

La grande inconnue reste Trump lui-même. Les lignes de force de sa politique que nous identifions tantôt et leur incidence sur le Proche-Orient étaient valables pour hier. Le sont-elles encore aujourd’hui avec un si fantasque personnage ? Le seront-elles toujours demain ?  

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