« Noir Jaune Blues », pour le réveil des consciences?

Les faits. Les conclusions de l’enquête « Noir Jaune Blues », commandée par la Fondation « Ceci n’est pas une crise », viennent d’être publiées et sont préoccupantes : elles révèlent, outre une méfiance à l’égard du politique et la volonté d’un « pouvoir fort », une division croissante de notre société « entre musulmans et non-musulmans ». Comment faut-il interpréter les réponses des 4.700 Belges interrogés ? Sont-elles généralisables ? Reflètent-elles la réalité ? N’y a-t-il pas un risque de stigmatisation d’une communauté déjà fragilisée ? Experts et acteurs de terrain nous ont donné leur opinion.

Pour le sociologue de la VUB Mark Elchardus, auteur de l’étude « Jong in Brussel » en 2011, « l’étude “Noir Jaune Blues”, en mettant en lumière les relations entre les musulmans et les non-musulmans en Belgique, confirme les résultats des recherches précédentes menées tant en Belgique que dans les pays environnants. Avec une exception cependant : le fait que les relations entre les deux communautés soient devenues moins bonnes. Des recherches menées entre 2010 et 2013 révélaient un sentiment négatif envers l’autre communauté pour environ 40% des gens. “Noir Jaune Blues” indique que cette proportion est passée à 60-70 %, ce qui démontre une réelle augmentation de l’écart entre les deux communautés ». Selon le sociologue, « les populations d’Europe se sécularisent progressivement et accueillent plus favorablement la diversité, mais elles sont paradoxalement plus critiques envers les musulmans qui deviennent, de leur côté, plus religieux. Depuis la fin des années 1990, il a été démontré par des études menées en Europe que la religion prenait une importance croissante pour eux, que leur identité était de plus en plus déterminée par leur identité religieuse, se traduisant chez un nombre croissant de musulmans par une pratique conservatrice et fondamentaliste de l’islam. Pour cette raison, l’écart se creuse en Europe et dans le monde entre les Européens de plus en plus sécularisés et les musulmans de plus en plus religieux. Des relations encore troublées, depuis l’été 2014, par la barbarie de l’Etat islamique et de nombreux attentats en Europe. Cela conduit à une peur de la terreur exprimée aussi dans le sondage “Noir Jaune Blues”, au risque malheureusement de voir tous les musulmans comme des terroristes. L’enquête révèle aussi qu’un tiers des musulmans de Belgique ont une conception et une pratique fondamentalistes de la religion difficilement compatibles avec une société ouverte et laïque. Et que 10% ne sont pas prêts à condamner la violence au nom de la religion. Ce qui correspond globalement aux résultats des nombreuses études déjà menées en Europe de l’Ouest ».

De l’avis de Pascal Delwit, professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB), « l’enquête “Noir Jaune  Blues” commanditée par le journal Le Soir soulève plusieurs problèmes de méthode. Il n’en reste pas moins que ses résultats ne sont pas vraiment surprenants. Les recherches qui traitent de l’étude des opinions en Europe, et plus largement dans les démocraties, révèlent toutes un décrochage de larges segments de la population avec ce qui incarne l’autorité publique et politique, et dévoilent un niveau d’ethocentricité très élevé et de méfiance sinon de rejet à l’endroit de la confession musulmane. En vérité, l’étonnement serait que nous soyons surpris. Dans toutes les phases de crise économique, sociale et morale, dans tout moment anxiogène de l’histoire contemporaine, les éléments clés qui ressortent se donnent à voir : repli sur soi, désignation d’un bouc émissaire, attente d’une solution simple, volonté d’être rassuré, appel à un pouvoir capable d’apporter la “sécurité”, économique, sociale, physique et intellectuelle. Paradoxalement, il y a donc un rejet de l’autorité publique et une attente forte de son action. Dans les différentes phases de l’histoire, cela s’est traduit politiquement par une mise en cause de la démocratie, la stigmatisation de la différence, une approbation de discours polarisants et ultimement parfois par des “choix” en faveur des personnalités ou acteurs portant cette parole, comme nous le prouvent la fin du 19e siècle ou l’entre-deux-guerres. A bien y regarder, c’est une des facettes de ce que nous observons in vivo en Amérique du Nord et en Europe. Autant savoir ».

« La Belgique est un petit pays, mais les distances se creusent

 », confirme le co-directeur d’Unia (Centre interfédéral pour l’égalité des chances), Patrick Charlier. « La parole transgressive est valorisée comme telle, indépendamment de son contenu. Les attitudes et les actes de haine sont plus visibles. Unia n’a pas attendu les résultats de cette enquête pour constater un repli sur soi et sa communauté. Les attentats en France et à Bruxelles ont laissé des traces. Une des conséquences est que les relations se sont abîmées entre musulmans et non-musulmans. Il y a plus de peur, de regards suspicieux. La manière dont les résultats de cette enquête sont présentés renforce malheureusement cette tendance à la polarisation entre “eux et nous”. D’un côté le “Belge moyen” (“sans les étrangers et sans nos compatriotes issus de l’immigration non européenne” sic) et de l’autre le “musulman”. Comme si le musulman ne pouvait pas être un Belge moyen. Chacun a droit à ses questions spécifiques, à ses pages propres, chacun de son côté. Nous formulons l’hypothèse d’une tolérance plus grande par rapport à l’intolérance ambiante ; les discours populistes qui surfent sur la vague anti-islam contaminent une part de plus en plus importante de nos concitoyens et cela ne doit pas être minimisé. Si le niveau d’alerte terroriste a été relevé chez nous, le niveau de vigilance par rapport au vivre-ensemble doit l’être également. Mais dans cette période trouble, il faut aussi souligner l’émergence d’initiatives positives qui essaient de créer des ponts et le dialogue. Il est aussi crucial d’attirer l’attention des jeunes qui représentent la société de demain. Notre société doit leur donner les outils nécessaires pour qu’ils ne reproduisent pas certains préjugés et qu’ils deviennent les acteurs d’une société égale et inclusive ».

Mohamed Azaitraoui

est conseiller musulman auprès des I.P.P.J. de Wauthier-Braine et de Braine-Le-Château. « Quelqu’un avait dit à propos de la publicité qu’elle “montre l’important et cache l’essentiel” ! On peut dire la même chose à propos de cette étude », estime-t-il. « Je pense que ce sondage est la résultante d’un débat émotionnel, grossi à la loupe par les médias, suite à un déluge d’informations qui nous parviennent après des situations chaotiques. Ceci dit, sans remettre en cause les méthodes utilisées pour ce sondage, je constate que sur le terrain, cette déchirure dans les composantes de notre société est moins présente. Pour la majorité des musulmans, leur religion est visible dans des circonstances bien déterminées, sans qu’ils ne cherchent à l’imposer, et sans essuyer de rejet du reste de la population. Et de là à affirmer que les musulmans soutiennent le terrorisme, il y a un énorme pas qu’il est dangereux et erroné de franchir. D’ailleurs l’expérience des actes malheureux que nous avons vécue montre que les jeunes qui s’y sont mêlés n’ont rien de religieux. Enfin, qu’on y adhère ou pas, ce sondage aura servi à déclencher le débat. Pour y voir clair, il faut ouvrir les discussions à tous les niveaux sur la question de ce malaise social ».

Le comédien Ben Hamidou donne depuis une vingtaine d’années des ateliers de théâtre notamment à des jeunes de Molenbeek. « Ils ont entre 16 et 22 ans, sont scolarisés ou font des études, et à part quelques problèmes de racisme auxquels il leur est arrivé d’être confrontés, ils ne se sentent pas nécessairement stigmatisés. Mais cet échantillon n’est pas représentatif », relève celui qui ne se dit pas étonné par les résultats de l’enquête. « Beaucoup de jeunes d’origine musulmane sentent un regard différent à leur égard, qui va de la stigmatisation à la méfiance, voir l’insulte. Je ne nie pas cette réalité, mais les responsabilités sont partagées. Personnellement, je ne conçois pas le vivre-ensemble comme un besoin de se fondre dans l’autre, mais bien comme la possibilité de vivre ensemble avec ses différences. Je déplore le phénomène de double allégeance, qui fait que beaucoup vont continuer d’obéir aux lois de leur pays d’origine tout en vivant en Belgique, avec un repli sur soi et un communautarisme croissants. On n’a plus affaire à un islam qui élève, mais à un islam dogmatique, un islam “fast-food”, qui se limite au “je peux/je ne peux pas”. Une exacerbation du religieux qui s’explique aussi parce que le politique a laissé faire. On ne récolte que ce qu’on a semé… ». Ayant toujours été de ceux qui encourageaient le dialogue, l’ouverture et l’échange, Ben Hamidou espère que cette enquête réveillera les consciences. Il n’en reste pas moins persuadé qu’il faut savoir balayer devant sa porte. « Pourquoi n’étions-nous que 400 sur les 90.000 habitants de Molenbeek à manifester contre Sharia4Belgium il y a quelques années ? Le problème dans “islamisme”, c’est qu’il y a “islam”. Quand on le condamne, c’est donc souvent à demi-mot, pour ne pas être considéré comme un “traitre”. Les attentats terroristes ont pourtant été commis par des musulmans, même s’il s’agit d’un autre islam. Ne soyons pas dans le déni ni dans la victimisation, regardons le problème en face ! Sans être un vaccin, mais en posant les questions, les artistes, notamment avec l’humour, ont un rôle à jouer. Les attentats du mois de mars nous ont obligés à nous relever pour tout reconstruire. Je continue de croire en l’humain ».

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