Charles Michel devait-il rencontrer les ONG israéliennes ?

Les faits. La mission effectuée par le Premier ministre belge en Israël-Palestine du 5 au 8 février 2017 s’est terminée sur une polémique, Benjamin Netanyahou reprochant à Charles Michel d’avoir rencontré à Jérusalem les deux ONG israéliennes des droits de l’homme, Breaking the Silence et B’tselem. Le Premier belge a-t-il eu raison de rencontrer ces acteurs de la société civile israélienne ou ne devait-il s’en tenir qu’aux discours officiels ? Nous avons posé la question à une série de personnalités, investies dans la communauté juive de Belgique.

Le sénateur MR Jacques Brotchi faisait partie de la délégation parlementaire qui a accompagné le Premier ministre belge pendant sa mission. « La rencontre avec ces deux ONG israéliennes des droits de l’Homme s’est déroulée à l’hôtel où logeait notre délégation. Nous ne sommes pas allés les voir contrairement à certaines allégations », précise-t-il. « Cette rencontre d’une durée de 30 minutes a eu lieu à l’initiative du Consul général de Belgique à Jérusalem. A l’issue de cette réunion à laquelle j’étais présent, Charles Michel n’a guère fait de commentaire, indiquant qu’elle avait une vocation informative. Même si je réprouve l’action de cette ONG, on ne peut reprocher à quiconque qui veut se forger une opinion objective d’entendre des avis diamétralement opposés. C’est la base du libre-examen. Ecouter ne signifie pas être d’accord. Je déplore que l’on monte en épingle cette rencontre de 30 minutes, et que l’on ne parle pas de tous les aspects positifs du séjour, dont les entretiens très francs avec le Président Rivlin et le Premier ministre Netanyahou, la visite particulièrement émouvante à Yad Vashem qui a fortement marqué Charles Michel, celle à CAL Cargo, entreprise de fret aérien qui transporte des marchandises de gros volume, voire des chevaux, et qui a installé son “hub” européen à Liège, le déjeuner avec des membres de la Knesset, de la majorité et de l’opposition, qui nous ont expliqué les raisons de leurs votes tantôt pour et tantôt contre le projet de 6.000 nouvelles implantations, ou par exemple une rencontre à Tel-Aviv avec quatre jeunes Juifs qui ont expliqué les raisons de leur alya, etc. Venir en Israël était un geste fort et courageux de notre Premier ministre non seulement à une époque où Israël est vilipendé très fréquemment dans la presse, mais aussi au moment où a eu lieu à la Knesset le vote fort contesté sur les nouvelles implantations ».

« La question suggère, à tort, que la polémique entourant la rencontre de notre Premier ministre avec deux organisations de la société civile israélienne cristallise les relations d’amitié, la coopération et les échanges nombreux et variés, notamment en matière de droits de l’homme, mais aussi en matière de sécurité, entre notre pays et la démocratie israélienne », estime le président du CCOJB, Yohan Benizri. « Le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique a toujours défendu ardemment les valeurs juives et démocratiques, et notamment l’ouverture et le dialogue. Nous avons noté avec intérêt les déclarations mesurées de notre Premier ministre en ce sens, et sa volonté affichée et démontrée de s’informer plus avant sur la situation proche-orientale en multipliant les contacts à différents niveaux. Cependant, nous sommes très attentifs aux suites qui seront données à ces contacts. Nos préoccupations les plus importantes dans ce cadre sont, d’une part, l’amélioration des échanges constructifs entre notre pays et Israël et, d’autre part, la lutte sans relâche contre toute importation du conflit et ses conséquences néfastes sur la population juive en Belgique. Dans certains cas, l’instrumentalisation abusive d’informations émanant de certains pans de la société civile israélienne (y inclues certaines ONG) peut avoir ce dernier effet, mais cela ne s’est pas produit à la suite de la rencontre de notre Premier ministre avec les organisations B’tselem et Breaking the Silence. Nous restons vigilants ».

« Je pense que le Premier ministre Charles Michel a eu tout à fait raison de rencontrer les représentants d’organisations des droits de l’homme lors de son voyage en Israël », affirme le porte-parole de J Call, Guy Haarscher. « Un pays ne se réduit pas à son gouvernement, et il me semble normal, voire souhaitable, que les dirigeants rencontrent des membres de la société civile dont les positions -c’est évidemment le cas ici- peuvent différer de celles de l’exécutif. Ceci d’autant plus que l’Union européenne est attachée à la solution à deux Etats, à l’égard de laquelle les positions de l’actuel gouvernement sont -pour dire les choses délicatement- éminemment discutables. Israël a raison de dénoncer le “deux poids, deux mesures” dont il est victime dans les instances internationales, au Conseil des droits de l’homme de l’ONU et ailleurs. Samantha Power, ambassadrice d’Obama aux Nations Unies, l’a dit et répété dans un discours émouvant au Conseil de Sécurité, lors du vote de la résolution sur les implantations en décembre 2016. Mais justement, un Premier ministre européen voyageant aux Etats-Unis ne devrait pas rencontrer seulement les membres de la lamentable administration Trump. Et un dirigeant étranger se rendant en Belgique ne devrait pas se limiter à des contacts avec ses homologues. Le Premier ministre a défendu des principes, et il a établi des contacts avec des organisations qui tentent de les mettre en œuvre, pour le bien de tous et d’abord des Israéliens eux-mêmes. Rien donc de plus normal : un dirigeant d’une démocratie européenne faisant en sorte, une fois n’est pas coutume, que la diplomatie n’étouffe pas les principes ».

« La société israélienne est profondément divisée quant à l’avenir et à une solution du conflit israélo-palestinien », relève la députée bruxelloise PS Simone Susskind. « Charles Michel, lors de sa rencontre avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a reçu un message clair : “La Belgique doit cesser de soutenir financièrement des ONG israéliennes qui s’opposent à la politique du gouvernement israélien, à savoir, par exemple, Breaking the Silence ou B’tselem ou d’autres. Le même message avait été transmis par B. Netanyahou à la Première ministre britannique Theresa May quelques jours auparavant ». Simone Susskind souligne : « La Knesset et le gouvernent israélien mènent une politique tendant à délégitimer la société civile israélienne dont les positions et les actions ne leur conviennent pas. Tout comme en Russie, des lois ont été votées, permettant un contrôle plus sévère et plus strict des financements de ces organisations de défense des droits humains ; ce sont là des pratiques qui n’ont rien à voir avec la gestion politique dans des Etats démocratiques. Alors, je suis fière, en tant que citoyenne belge, que mon Premier ministre ait rencontré les responsables de Breaking the Silence et de B’tselem ! Il n’avait besoin de l’autorisation de personne pour le faire ! Il a simplement exprimé son soutien et celui de notre pays à un Etat d’Israël démocratique et respectueux d’opinions divergentes ».

« Israël et la Belgique sont des pays amis », rappelle le président du CCLJ, Henri Gutman. « Entre amis, on peut connaitre la réalité des faits. Un chef d’Etat, un Premier ministre a le droit de s’informer sur la situation, de rencontrer des membres de la société civile, des ONG, surtout lorsque le pays est dans une situation de conflit. C’est d’ailleurs tout à l’honneur d’Israël de compter des organisations telles que Breaking the Silence et B’tselem, tant qu’il ne leur met pas des bâtons dans les roues. Elles doivent pouvoir informer la population israélienne, qui ne sait pas toujours ce qui se passe, des conditions de l’occupation, des abus commis à l’encontre des Palestiniens, des conditions des droits de l’homme dans les Territoires occupés. Je ne considère pas du tout cette rencontre avec les ONG comme un geste anti-israélien, mais bien comme un acte de communication, pour permettre peut-être une prise de conscience, y compris au sein de la population israélienne. Le problème de l’occupation existe, on ne peut le nier, et il n’y a pas d’occupation sans exaction, il n’y a pas d’occupation morale, humaine. S’il y a des dérapages, il est normal de les dénoncer. Dans un autre temps, j’espère que Charles Michel, s’il visite d’autres pays qui pratiquent l’occupation (la Russie avec l’Ukraine et la Crimée, la Chine avec le Tibet, le Maroc, avec le Sahara occidental…), rencontrera des ONG similaires, pour entendre la voix de ceux qui souffrent. Pour autant que ces ONG y soient autorisées. Ce serait biaiser l’information de ne les rencontrer qu’en Israël ».

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