Romancière et documentariste, Barbara Israël signe Saint-Salopard aux éditions Flammarion. Un roman épistolaire sur la vie complexe, à la fois grandiose et minable, de l’homme de Lettres Maurice Sachs.
Comment en vient-on à écrire sur Maurice Sachs ? Que raconte ce dernier sur son époque de l’entre-deux-guerres ? J’ai rencontré Maurice Sachs il y a plus de vingt ans dans La Place de l’Etoile de Patrick Modiano. Ce nom est resté imprimé dans mon esprit et associé au parfum de l’Occupation. La nuit, les ombres, la clandestinité, les identités multiples, les petits trafics, et pour certains, la grande honte de la Collaboration. Cette période est fascinante dans ce qu’elle dit de l’être humain. Tout autant dans l’abjection que dans la noblesse et le courage.
Saint-Salopard, le titre du livre, peut-être interprété de diverses façons. A vous lire, on a le sentiment que Sachs a érigé la saloperie au niveau d’art… Ce titre est en effet une sorte d’oxymoron ironique. Il est vrai que Maurice Sachs a porté si haut la bassesse qu’il l’a presque érigée au statut d’art. Mais il y avait aussi chez lui, et de manière très prégnante, cette tentation de la pureté. Lorsqu’il se convertit au catholicisme, c’est non seulement pour faire plaisir à ses amis, Jean Cocteau, Max Jacob, Jacques Maritain, mais c’est aussi parce qu’il croit, il espère, que cela va l’aider à se défaire de sa frivolité et de son amoralisme. Et il le désire tellement qu’il va jusqu’à entrer au séminaire. Et puis comme toujours avec lui, la chute… Toute cette affaire se termine par ses galipettes en soutane sur une plage de Juan-les-Pins…
Le roman contient une réflexion de fond sur le judaïsme et les modalités de la croyance. Sachs nait juif, mais rejette cet héritage. Pourquoi ? Ce qu’il faut comprendre, c’est que Sachs ne se convertit pas, et au catholicisme notamment, par rejet de son judaïsme et moins encore par celui de sa judéité. Il est davantage dans la haine de soi que dans la haine de son identité. Il ne rejette pas son héritage, mais ne le cultive pas. Il est issu d’une famille pour laquelle la judéité, c’est surtout appartenir à un milieu, à une histoire et au sein de laquelle finalement, le judaïsme tient très peu de place. C’est un état d’arrière-plan, si je puis dire, qui revient parfois au premier plan sans crier gare, comme ces choses qu’on pensait négligeables et qui, par à-coups successifs, finissent par se révéler essentielles…
A l’époque de Sachs, le Juif est invariablement victime. Tout l’accuse, le pourchasse, le poursuit. Sachs se distingue : il sera également du côté des salauds… Une façon de fuir son destin ? Invariablement victime, à son époque, je ne sais pas… Il est vrai que c’est le monde d’après Proust, et l’affaire Dreyfus qui a divisé la France, et notamment les intellectuels, est encore dans les mémoires. Sachs sera du côté des salauds, et c’est horrible à dire, presque par confort et par désir d’aventure. Sachs n’est pas un idéologue. Il aurait pu choisir le camp de l’honneur et du courage, mais il devait savoir que celui-ci lui demanderait trop d’efforts. Il n’avait jamais loupé, au cours de sa vie, l’occasion de montrer qu’il n’avait aucune de ces qualités… C’est cynique, mais c’est comme ça. Pour un écrivain juif, homosexuel comme Sachs, servir la Gestapo n’est pas une façon de fuir son destin, au contraire. Depuis toujours, il porte en lui le sentiment de sa propre fatalité et de sa propre tragédie. Il précipite sa tragédie, il écrit son histoire, une sombre histoire pour un sombre héros.