Dans un entretien publié dans Télérama, l’écrivain israélien A.B. Yehoshua en arrive à considérer que face à l’impossibilité croissante d’une solution à deux Etats au Proche-Orient, « il n’y a plus d’autre choix qu’un Etat binational ». Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël nous livre son sentiment et juge cette solution aberrante et dangereuse.
« Je ne dis pas que l’Etat binational est idéal, mais il n’y a plus d’autre choix ! », estime A.B. Yehoshua. « La solution idéale était bien sûr de créer deux Etats, mais dois-je m’accrocher à quelque chose qui ne va pas se réaliser ? Pourquoi ne pas agir étape par étape, avec des cantons, des régions, un peu comme en Suisse, peut-être arriver à deux Etats mais en passant par un Etat binational ? »
Je connais la position de « Bouli », comme on l’appelle ici, cela fait un moment qu’il s’exprime en ce sens. Elle est, comme cet homme de conviction et de probité le reconnaît sans ambages dans son interview, le résultat du désespoir : comme il est trop tard pour une solution à deux Etats, il faut se résoudre à l’abandonner au profit d’un Etat binational, ce qui assurerait au moins l’égalité des droits à tous les habitants du pays.
Evidemment, il n’est pas le seul à préconiser cette fuite en avant. Une partie de la droite annexionniste et démocrate, représentée par Rivlin, est sur cette ligne, mais cette mouvance a pratiquement disparu du paysage politique et totalement du Likoud au pouvoir. Plus nombreux à la défendre sont les représentants de l’extrême gauche, non sioniste ou franchement antisioniste, qui y tiennent pour des raisons idéologiques. Lui est assez exceptionnel en cela qu’il n’est pas un idéologue de l’Etat binational, mais il y voit une espèce de pis-aller. Il rejoint par là un certain nombre d’intellectuels palestiniens, dont le plus emblématique est Sari Nusseibeh.
Pour ma part, je considère cette « solution » comme une aberration intellectuelle, doublée d’un piège mortel. Sans même mentionner la Belgique, où l’expérience binationale n’est pas vraiment un franc succès, mais qu’un certain nombre de facteurs empêchent de sombrer dans la violence, le bon sens le plus élémentaire devrait nous inciter à regarder du côté des Etats bi- ou multinationaux dans la région pour avoir une idée de ce qu’elle signifierait pour « Isratine ».
Mais il ne faut pas se faire trop de souci, un Etat binational par consentement ne verra jamais le jour ici pour la bonne raison que presque personne n’en veut. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne risque pas de se matérialiser, mais bien autrement que ne l’imagine Yehoshua : par l’enchaînement causal induit par l’occupation. Mais alors, il ne sera que l’exacerbation de la situation que nous connaissons aujourd’hui: une nation de maîtres régnant sur une peuplade d’ilotes, dans un état effectif d’apartheid dont nos ennemis nous accusent d’ores et déjà et qui dès lors leur donnera raison.
Que faire donc ? Eh bien, continuer à se battre pour la seule solution raisonnable, en espérant une action déterminée de la « communauté internationale » et un renversement du rapport de force politique en Israël qui en résulterait. Je ne sais pas si c’est faisable, mais je sais que rien d’autre ne l’est.
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