Dans une étude intitulée Sur une philosophie de l’expression, publiée en 1944, Albert Camus a écrit : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Cette phrase est ensuite entrée dans la postérité sous une autre forme : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».
Si certaines personnes font un usage abusif de cette citation de Camus, elle prend en revanche un sens particulièrement juste lorsqu’il est question de nommer le génocide des Tutsi au Rwanda. Ainsi, il est fréquent de lire ou d’entendre l’expression « génocide rwandais » ou « génocide du Rwanda ». Comment expliquer l’usage de ces expressions particulièrement biaisées alors qu’un génocide se désigne par les victimes de celui-ci (génocide des Arméniens et génocide des Juifs) ?
Pour y répondre, il faut regarder du côté des négationnistes dont la démarche ne vise qu’à déformer la vérité pour que l’accusation de génocide ne soit pas retenue. « L’expression “génocide rwandais” est devenue un cheval de Troie », souligne Assumpta Mugiraneza, responsable du projet du Mémorial du Génocide à Kigali. « En parlant de “génocide rwandais”, parfois au pluriel, cela permet d’occulter le crime de génocide perpétré contre les Tutsi, et en même temps, d’ouvrir un boulevard à la théorie du double génocide ». Or, en 1994 au Rwanda, c’est bien de l’extermination des Tutsi dont il est question. Il est donc nécessaire de parler du génocide des Tutsi lorsqu’on souhaite le faire reconnaître et combattre le négationnisme virulent dont il fait l’objet. En matière de qualification de génocide, l’exactitude des termes est essentielle.
Il est donc dommage que la dernière tentative de pénalisation de la négation du génocide des Tutsi ne reprenne pas la qualification exacte. Le 24 juillet dernier, le député libéral Gilles Foret a déposé une proposition de loi visant à punir le négationnisme concernant le génocide des Tutsi au Rwanda. Bien qu’il soit clairement indiqué dans le texte de cette proposition de loi que le but est de sanctionner « les personnes physiques et morales qui nient la réalité du génocide des Tutsi et des Hutu modérés commis au Rwanda au printemps 1994 », son intitulé reprend la formulation ambiguë et floue de « génocide commis au Rwanda ». Suite à la réaction d’indignation du président d’Ibuka Belgique, Déo Mazina, qui rappelait à juste titre qu’on ne peut définir un crime contre l’Humanité sans mentionner les victimes, Gilles Foret a pris soin de préciser que sa proposition de loi visait bien le génocide des Tutsi et était évidemment ouverte à la discussion.
Mieux que quiconque, nous, Juifs, savons que l’imprécision et la qualification impropre du génocide sapent sa mémoire et favorisent le négationnisme. Nous avons été très tôt con-frontés à ce phénomène lorsque les autorités soviétiques ont commencé à désigner la Shoah commise en territoires soviétiques conquis par les Allemands. Aucune spécificité de l’extermination des Juifs n’était mentionnée. Les victimes juives étaient systématiquement confondues avec les pertes globales soviétiques, en conformité avec l’image officielle de l’héroïsme du peuple soviétique uni dans la « Grande Guerre patriotique » contre l’ennemi fasciste. Ainsi, les 33.771 Juifs de Kiev exterminés par les Einsatzgruppen les 29 et 30 septembre 1941 dans le ravin de Babi Yar ont été présentées comme des « citoyens soviétiques pacifiques » que l’envahisseur fasciste allemand a assassinés ! Et le monument imposant érigé en leur mémoire n’indique pas non plus que des Juifs y ont été exterminés ni que ce lieu fut le théâtre de la tuerie de masse la plus importante commise lors de la Shoah par balles.
En empêchant que les victimes d’un génocide soient envisagées comme telles, on efface les traces de cet anéantissement et on empêche les générations futures de comprendre que l’extermination d’un peuple est un phénomène en soi.
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