Serge Moati : Comprendre l’alya des Juifs de France

Dans Juifs de France, pourquoi partir ? (éd. Stock), Serge Moati relate le parcours de ces Juifs de France ayant choisi de s’installer en Israël. A travers cette enquête faite de nombreuses rencontres, le journaliste et documentariste essaie de comprendre pourquoi ces Juifs ont quitté la France, ce pays qu’ils disent tous ne plus reconnaitre. Il abordera cette question le jeudi 12 octobre 2017 à 20h au CCLJ.

Si la France compte toujours la communauté juive la plus importante d’Europe avec environ 470.000 personnes, c’est aussi celle qui a connu une des vagues de départ vers Israël des plus marquantes ces dernières années. « Jusqu’en 2012, 1.600 à 2.000 Juifs de France partaient chaque année en Israël. Ce chiffre n’a cessé d’augmenter pour atteindre 6.449 en 2014, 8.000 en 2015 et 6.000 en 2016 », analyse Serge Moati. « Les raisons sont claires. Les Juifs français ont connu trois chocs immenses : le meurtre d’Ilan Halimi en 2006, la terrible tuerie de Mohammed Merah à Toulouse en 2012, et l’horreur de l’Hyper Casher en 2015. Ils me l’ont dit : ils ne reconnaissent plus la France. A l’insécurité s’ajoutent la peur des attentats, la hantise des agressions dans la rue parce que porter une kippa fait de vous une cible. Alors ils s’en vont ».

Lorsque Serge Moati se rend en Israël, il rencontre un nombre considérable de Juifs français. On perçoit chez certains d’entre eux un discours très militant. La légitimation de leur alya prend souvent une allure dramatique, voire alarmiste. « Les Juifs doivent être ici. C’est vital pour eux et pour Israël. Et ceux qui ne comprennent pas ça mettent leur propre vie en danger et, accessoirement, celle d’Israël », lui explique un homme très à droite. Certes moins militants que lui, d’autres reviennent souvent sur l’impératif de vivre en Israël. Et en dépit des difficultés d’intégration qu’ils évoquent, ils ne peuvent s’empêcher de se raccrocher à une vision fantasmée d’Israël. « Les Israéliens sont magnifiques : si une personne pleure dans la rue, tu en as dix autres autour d’elle pour la consoler ! La solidarité est formidable », prétend cet ancien responsable communautaire installé dans une belle villa d’Herzlia. Comment explique-t-il alors que le pays du kibboutz soit aussi celui des plus grandes inégalités sociales ?

Cette nécessité de justifier outre mesure leur choix de l’alya n’a pas échappé à ce jeune chercheur français de l’Université de Jérusalem, toujours rattaché au CNRS et ayant fait son alya en 2012 par amour pour l’homme de sa vie. « Dans le discours des Juifs français qui m’entourent et qui sont montés en Israël, il y a toujours quelque chose de performatif », souligne-t-il. « “On a bien fait de… ”, “On a été obligé de partir parce que la vie est si dangereuse en France… ”, “On avait si peur ”, etc. Ils parlent comme s’il fallait à tout prix vous persuader, après s’être persuadés eux-mêmes, de la pertinence et de la nécessité de leur choix ! ».

Alya « Boeing » et yerida

Cette méthode Coué ne permet toutefois pas de dissimuler les échecs et les obstacles. En raison des difficultés de retrouver une situation professionnelle équivalente à celle qu’ils connaissent en France, certains pratiquent l’alya « Boeing ». Les pères travaillent la semaine en France et reviennent en Israël le jeudi soir pour un week-end prolongé en famille. Une situation qui ne favorise guère l’intégration à la société
israélienne. Et combien sont-ils comme Antoine, cet avocat qui a dû changer de métier, faute de pouvoir exercer sa profession d’origine en Israël, qui s’est résolu à faire sa « yerida » (contraire de l’alya) en retournant en France. On estime à 30% le nombre de Juifs français qui retournent en France sans trop le crier sur tous les toits. « Il convient de ne pas trop dire que l’on quitte Israël parce que l’on n’a pas trop aimé y vivre au quotidien ! », pointe Serge Moati. « On parle, on met en avant des raisons économiques : ça passe mieux et ça se comprend bien. Alors, ainsi, reviennent ceux qui sont partis comme Juifs et se sont sentis loin français, très français entre Jérusalem, Netanya et Tel-Aviv. Ainsi va la vie. Elle est parfois mélancolique, comme un aller-retour non couronné de succès… ».

En lisant son livre, on sent, presque à chaque page d’ailleurs, que Serge Moati a mené cette enquête avec passion, mais toujours en cherchant à comprendre ses interlocuteurs. Comprendre sans juger ses coreligionnaires ayant fait un choix qu’il ne partage pas. Ce qui ne l’empêche pas de leur adresser « un chaleureux et hébraïsant Shalom, ainsi qu’un très républicain et français : Salut et fraternité ».

Infos et inscriptions : 02/543.01.01 ou info@cclj.be

Serge Moati, Juifs de France, pourquoi partir ?, éd. Stock.

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