L’histoire pour les nuls

Contrairement à ce d’aucuns croient, le nazisme et la Shoah restent décidément des tragédies peu intelligibles. Il ne semble guère y avoir d’autre objet d’histoire où un fossé aussi profond sépare le commun des mortels des spécialistes qui y consacrent à longueur d’années des milliers d’articles et d’ouvrages.

L’heure est aux approximations, aux simplifications de toutes sortes, aux instrumentalisations à des fins morales ou partisanes.

J’en veux pour preuve la toute récente analogie de Jean-Luc Mélenchon entre sa résistance au macronisme et celle au nazisme. Je pourrais encore citer cette affiche des jeunes Ecolos (belges) qui n’ont rien trouvé de mieux que de dépeindre Théo Franken en nazi au petit pied, ou encore cette présidente de l’Association syndicale des
magistrats en Belgique qui, voilà plus d’un an nous assura, sans qu’on en fasse grand-rire ou grand-pitié, que le néo-libéralisme n’était ni plus ni moins qu’un fascisme ! Une question s’impose d’emblée : pourquoi faut-il toujours et encore tout ramener au nazisme et à Auschwitz, comme si le Mal ne leur préexistait pas ? En soi, ces comparaisons n’auraient rien de choquant si elles n’étaient aussi absurdes que contreproductives, voire même dangereuses. Poser en effet une adéquation entre « néolibéralisme et fascisme », « politique migratoire de la NVA et politique nazie », « macronisme et nazisme » revient bien moins à stigmatiser la NVA, le néo-libéralisme et Macron qu’à minimiser, minorer, amoindrir, relativiser ce que furent réellement tant le fascisme que le nazisme ou encore la Shoah. Car à les croire, les lire, les entendre, nous ne serions déjà plus dans les années 30, mais déjà dans les années 40, sous… occupation (Mélenchon). Plu à ma petite cousine Rachel Tomar, déportée à l’âge de 11 ans à Auschwitz, de n’avoir connu que cette forme bien édulcorée de nazisme !

A force de tout comparer au nazisme, on ne peut, en effet, qu’en arriver à le relativiser ! Ces comparaisons affaiblissent la spécificité intrinsèque du régime nazi au point de le rendre presque compréhensible, sinon acceptable, comme l’a tenté tout récemment et manifestement à l’insu de son plein gré, Maarten Boudry, un philosophe flamand de l’Université de Gand (Ma ville !). Que nous dit en effet ce bekende vlaming dans une fracassante carte blanche publiée dans le quotidien socialiste De Morgen, sinon que le djihadisme armé serait plus violent que le nazisme, que les crimes de Daesh seraient pires que ceux commis dans le cadre de la Shoah et ce, parce qu’ils seraient, pour leur part, totalement gratuits… Il est vrai que pour d’aucuns, rien ne saurait être ‘gratuit’ dès qu’il s’agit des Juifs, ces adeptes de la finance et de l’argent facile. Reste que cette affirmation tient
autant du vœu pieux (nazisme minoré = collaboration pardonnée) que d’une méconnaissance absolue, abyssale de la Shoah. Car ce qui caractérise la Shoah c’est précisément le caractère totalement idéologique du crime, donc sa gratuité absolue et ce, pour ne répondre à aucune logique guerrière, territoriale, économique, utilitaire ou encore rétributive. Si les Arméniens, les Herero, les Yézidis furent tués par intérêt économique, spatial, politique, sexuel, les Juifs furent assassinés par principe, par besoin idéologique, sans considération de leur utilité, pourtant évidente.

On oublie trop souvent que la majorité des Juifs exerçaient des métiers manuels : tailleurs, fourreurs, cordonniers et maroquiniers, professions essentielles, à bien y penser, à l’effort de guerre allemand et ce, sans même songer aux nombreux physiciens nucléaires. Contrairement aux idées communément reçues, les Juifs ne contrôlaient pas plus l’économie allemande qu’européenne ; n’occupaient pas un territoire convoité, n’exigeaient aucun droit particulier sinon celui d’être égaux. Cela n’empêcha nullement les nazis de les condamner à la mort : pauvres comme riches, chômeurs comme prix Nobel, vieillards comme nourrissons, hommes comme femmes. Sans exception. Sans espoir de rachat. On peut changer de religion, pas de (pseudo) race ! C’est ainsi que les nazis n’épargnèrent pas les Juifs convertis au christianisme, jusqu’à sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, née Edith Stein. Le nazisme n’offrait aucune issue aux Juifs ; d’où l’invention des centres d’extermination où le taux de mortalité avoisina les 99,9%.

Toutes cruelles qu’elles soient, les pratiques de Daesh sont loin d’être aussi radicales et gratuites, même dans le cas tragique des Yézidis. Ici, la violence n’a rien de gratuit. Une fois les hommes assassinés, leurs biens confisqués, leurs femmes et filles sont aussitôt transformées en biens sexuels et/ou valeur marchande ; leurs enfants en soldats d’Allah. En cela, la violence de Daesh s’inscrit dans la culture guerrière de l’Islam des origines, celle notamment des guerres contre les oasis juifs de la péninsule arabique. Au massacre des hommes répondirent la mise en esclavage des femmes et la conversion des enfants ; les rares survivants devant choisir entre l’exil, la conversion ou encore le paiement d’un impôt spécial. La comparaison de M. Baudry est bien sans objet. Au fond, ne s’agirait-il pas ici d’une énième tentative de relativiser le poids moral de la collaboration flamande durant la Seconde Guerre mondiale ? 

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