Le 3 avril dernier, le CCLJ, les organisations juives de la mémoire et l’UEJB ont, dans un communiqué commun, contesté la remise par l’ULB des insignes de docteur honoris causa au réalisateur Ken Loach.
Nous n’imaginions pas, en publiant ce communiqué, avoir tant de mal à nous faire entendre.
Un mois plus tard, notre conviction reste la même : la falsification et l’instrumentalisation de l’histoire de la Shoah rend Ken Loach indigne de l’honneur que lui a fait l’ULB.
L’affaire Ken Loach
La thèse de Ken Loach peut se résumer en quelques mots : les juifs privilégiés ont collaboré avec les nazis pendant la guerre en vue de sournoisement apitoyer le monde et faciliter ainsi la création de l’Etat d’Israël !
Cette « théorie » – développée dans la pièce Perdition de Jim Allen – Ken Loach y croit et la défend. Elle est la base de son engagement pro-palestinien. Or, cette théorie – insupportable aux survivants de la shoah que nous sommes – est contredite par les meilleurs historiens de la seconde guerre mondiale.
Ken Loach ne nie pas la Shoah. Plus insidieux, il la réécrit, il la falsifie.
Sans revenir sur les autres critiques que nous avions formulées dans notre communiqué du 3 avril, nous pensions que la découverte tardive de ces prises de position douteuses sur la shoah pousserait l’ULB à questionner l’adéquation des valeurs de Ken Loach au libre examen et à la rigueur scientifique mais également au respect de l’autre, cœur de la diversité célébrée lors de la cérémonie.
Il n’en fut rien.
L’argumentation
Les partisans de Loach nous opposèrent deux arguments :
- le premier sous forme de procès d’intention : « votre réelle motivation est votre détestation du combat pro-palestinien de Loach ». Argument très efficace sur le plan médiatique car il visait à nous délégitimer tout en évitant le débat de fond. Mais cet argument est mensonger et d’autant plus absurde que, pour rappel, le CCLJ se bat pour la création d’un Etat palestinien depuis 1967.
- Le second, plus subtil, revêtait un caractère pseudo-scientifique : « les éléments historiques – l’affaire Kastner – sur lesquels Loach s’appuie pour parler de collaboration juive pendant la guerre sont sujets à interprétaion. On ne peut donc pas dire que Loach falsifie l’histoire. » Hervé Hasquin sur la RTBF disait dans cet esprit : ‘Oui, des juifs ont collaboré pendant la guerre’.
En réalité, il ne s’agit évidemment pas d’interpréter tel ou tel fait historique, affaire Kastner ou autre. Le débat porte sur le fait que Ken Loach, s’appuyant sur tel ou tel événement réel, veut créer la confusion en mettant en avant une soi-disant collaboration orchestrée par les sionistes avec les nazis décrédibilisant ainsi les juifs et leur droit à avoir leur Etat. C’est en ce sens que nous avons parlé de la « haine obsessionnelle de Ken Loach pour Israël » et jamais pour remettre en question son militantisme palestinien.
Ken Loach se base – à des fins politiques – sur des faits ponctuels pour en tirer des conclusions générales, mécanisme classique des révisionnistes.
A ceux qui se demandent pourquoi l’ULB a entendu notre émoi mais pas notre argumentation, la réponse tient probablement en un mot : l’image. Comment annuler l’invitation faite à Ken Loach en dernière minute sans perdre la face aux yeux du monde extérieur et de ses partisans? Et en même temps, comment ne rien faire face à la controverse devenue publique ? D’où la décision du rectorat de demander des clarifications à Loach – contre la proposition du Collectif ‘Not In Our Name’ qui était de surseoir à la remise du titre de Docteur Honoris Causa.
Cette demande de clarification avait le double mérite pour les autorités académiques de soit forcer Loach à la faute en ne répondant pas, soit de répondre comme l’ULB le désirait. Le rectorat a donc posé les mauvaises questions engendrant des réponses évidentes tout en évitant celles qui fâchent, telles que ‘Mr Ken Loach, pensez-vous que les juifs ont insidieusement facilité la Shoah pour renforcer le mouvement sioniste ?’ La réponse de Loach à cette question aurait probablement été plus éclairante…
Le dossier Loach a été mal instruit et l’Université n’a pas souhaité faire marche arrière.
Très vite dans cette controverse se sont affrontés deux blocs virulemment opposés. Tout le monde s’y est mis : professeurs, journalistes, commentateurs, philosophes et autres citoyens. On devait être « pour ou contre ». Nous avions quitté le monde du libre examen pour entrer dans celui de la stigmatisation et de la passion. La défaite de la pensée qui, comme le disait Poincaré, « ne doit jamais se soumettre », avec l’ULB dans le rôle principal !
Mais aussi un questionnement pour tous en ce compris le Collectif ‘Not In Our Name’.
D’abord parce que nous aimons l’ULB. Nombre d’entre nous en sont diplômés et adhèrent profondément à ses valeurs
Ensuite parce que si nous avons réussi à montrer la part d’ombre d’un excellent réalisateur, nous n’avons pas réussi à faire passer notre message central. Or, là se trouvait l’enjeu ultime : expliquer au-delà du doute. Convaincre qu’il ne s’agissait pas d’un combat politique mais bien d’un débat sur les valeurs : on ne peut pas falsifier et instrumentaliser l’histoire de la shoah et être honoré par l’ULB.
Le Comité ‘Not In Our Name’ a très facilement récolté près de 1700 signatures (accessibles sur le web depuis le premier jour contrairement à ce que certains ont voulu faire croire !) et ce, bien au-delà de la communauté juive. Et pourtant un reproche insidieux et interpellant a été exprimé au fur et à mesure que se développait la polémique: « à force de voir de l’antisémitisme partout, en réalité, c’est nous – les organisations juives – qui allions créer l’antisémitisme ! » Insidieux car mettant en cause notre légitimité à prendre la parole. Interpellant car il pose la question de la capacité des organisations juives à se faire entendre. Quel est le poids de notre ressenti aujourd’hui en Belgique ? Le crédit particulier que nous avions par rapport aux questions qui touchent à l’antisémitisme s’est-il retourné contre nous ?
Le reproche est injuste mais la question qu’il soulève se doit d’être posée et pensée – et pas seulement au sein de la communauté juive – même si dans le cas de Loach, nous restons persuadés que nous devions prendre la parole et nous opposer à son idéologie dangereuse. Comme le disait Elie Wiesel « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. »
Triste histoire qui mettra du temps à cicatriser mais qui en même temps est peut-être l’opportunité de travailler sur un projet commun car l’ULB et la communauté juive ont vocation à vivre ensemble. Au-delà des passions et des sensibilités qui peuvent diverger, nous partageons les mêmes valeurs.
Le hasard de la vie a fait qu’au moment où Ken Loach recevait les insignes de docteur honoris causa, le CCLJ était à Auschwitz-Birkenau. Egalement présent, Alberto Israël, un des rares rescapés du camp, nous a expliqué son arrivée dans le camp, le dernier regard qu’il a porté sur sa mère et sur son père, qui en l’espace d’un instant, lui ont été enlevés à jamais. En quelques mots, il nous a fait comprendre l’enfer. Nous avons alors pensé à Ken Loach, à ses théories haineuses et à la difficulté grandissante que nous aurons, le temps passant, les survivants disparaissant, à les combattre.
Saisissons l’opportunité de cette controverse pour mener ce combat ensemble.
Nous lançons cet appel à l’ULB et au-delà, à tous ceux qui partagent notre crainte que les attaques contre la mémoire créent le terreau des drames futurs.
Contact : Stéphane Wajskop – Vice-Président – Centre Communautaire Laïc Juif David Susskind. Email : stephane@cclj.be
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