Dans un entretien accordé le 28 avril dernier à L’Echo, Elio Di Rupo, le président du Parti socialiste, a critiqué le gouvernement fédéral en l’accusant de mener une politique favorable aux plus riches et de faire du pays « une Belgique des diamantaires anversois ». Cette expression ne manquera pas de réactiver « certains » préjugés, notamment celui associant les Juifs à l’argent, dans la mesure où dans l’imaginaire belge le diamant est toujours associé et bien à tort aux Juifs.
En ce week-end précédant le 1er mai, le président du Parti socialiste a voulu délivrer un message politique fort faisant de son parti la réelle alternative de gauche à la coalition fédérale MR/N-VA. C’est ce qui le conduit à présenter ce gouvernement comme le plus destructeur en matière de protection sociale. Rien d’original dans cet exercice traditionnel si ce n’est cette phrase étonnante : « La Belgique ne peut pas être gouvernée comme elle l’est aujourd’hui : uniquement pour les plus riches et les plus puissants. C’est une Belgique des diamantaires anversois qu’on a aujourd’hui alors que nous avons besoin d’une Belgique plurielle » !
Pas un mot sur les dix premières fortunes belges détenant toutes des filiales dans des paradis fiscaux et dont les secteurs d’activités ne sont pas le diamant. Non, le seul exemple concret symbolisant la richesse et la destruction des acquis sociaux qui vient à l’esprit du président du Parti socialiste est celui des « diamantaires anversois ». Et quand on dit « diamantaires anversois », dans l’imaginaire collectif, on entend « diamantaires juifs ».
Les spécialistes et les acteurs du secteur pourront répéter à l’envi que le marché diamantaire de la Métropole est aujourd’hui dominé par des Indiens appartenant pour la plupart à la communauté jaïn originaire du Gujarat ou du Maharastra, Monsieur et Madame tout le monde associeront encore l’industrie du diamant aux Juifs. Si bien que l’expression « diamantaires anversois » n’est qu’un synonyme de « diamantaires juifs ».
A tel point que le caricaturiste Kroll avait illustré en mai 2015 la problématique du statut fiscal particulier du secteur diamantaire en dessinant un Juif hassidique. Et cette association Juifs/diamants charrie certains préjugés antisémites, notamment celui de la cupidité et de la fraude juive. Ou plus prosaïquement : celui des Juifs et l’argent.
Il ne s’agit pas d’établir une causalité hasardeuse en affirmant qu’Elio Di Rupo serait antisémite. Il ne l’est absolument pas. N’est-ce pas lui qui présenta en septembre 2012 les excuses à la communauté juive au nom de l’Etat belge pour sa responsabilité dans la persécution et la déportation des Juifs de Belgique entre 1940 et 1944 ? Reste qu’une personnalité dépouvue d’antisémitisme peut être objectivement prisonnière de stéréotypes d’un autre âge pour cause d’ignorance.
Le problème n’en reste pas moins entier. En reprenant à son compte ce préjugé antisémite qui associe les Juifs à l’argent, le fait est que ce soit voulu ou non, cette phrase assassine, digne d’un leader populiste d’Europe centrale, ne manquera de faire mouche auprès de tous ceux qui se sentent exclus de la société et qui estiment à tort que les Juifs appartiennent aux classes dirigeantes qui écrasent les plus démunis.
En cela, il a commis une grave erreur, doublée d’une faute morale. Un président de parti ayant exercé les fonctions de Premier ministre (2011-2014) et de ministre des Affaires économiques (1995-1999) ne peut ignorer la force des préjugés et des idées reçues.
En tant que président du Parti socialiste, Elio Di Rupo ne peut non plus ignorer qu’il existe malheureusement une rhétorique antisémite qui s’est développée à gauche depuis le 19e siècle. De Charles Fourrier à Georges Sorel, en passant par Karl Marx et Jules Guesde, le Juif symbolise le capitalisme et la finance. La figure emblématique du Juif, c’est le banquier Rothschild. Le Juif est donc haï pour son lien supposé à l’argent, à l’usure, aux banques prétendument apatrides et toutes-puissantes.
Même au sein de la famille socialiste belge, des figures aussi prestigieuses que Jules Destrée et Edmond Picard ont trempé leur plume dans l’encre de l’antisémitisme. Cela ne fait pas du Parti socialiste un repère d’antisémites obsédés par la « banque juive ». Des hommes comme Camille Huysmans et Emile Vandervelde ont heureusement donné le ton de l’humanisme et de la fraternité au sein de ce parti.
Elio Di Rupo se plait à se comparer à Emile Vandervelde. S’il revendique cette filiation politique et intellectuelle, il se doit de bien saisir les qualités de son modèle. Emile Vandervelde n’est pas seulement synonyme de longévité politique. Ce grand leader socialiste s’est toujours gardé d’alimenter les préjugés antisémites des masses populaires. Bien au contraire, il a très tôt saisi la fragilité du destin juif et s’est posé en rempart contre l’antisémitisme.
Proche de Léon Blum, Vandervelde savait que son camarade français était la cible d’attaques antisémites de l’extrême droite, mais aussi des communistes français qui le dépeignaient comme « le bourgeois Léon Blum agent de l’Angleterre capitaliste ». Ainsi, dans Blum tel qu’il est, un pamphlet antisémite publié en février 1940, Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste français, écrivait : « Blum a renoncé à se tordre comme le répugnant reptile qu’il est et à siffler comme un reptile; il laisse maintenant libre cours à ses sauvages instincts d’exploiteur bourgeois qui a tremblé un moment pour ses privilèges. Il ne se donne plus la peine de dissimuler le vrai contenu de sa politique : la défense des intérêts du capital ».
Avant de lâcher ce qui apparait comme un (mauvais) élément de langage, Elio Di Rupo aurait dû avoir à l’esprit la charge symbolique de cette petite phrase. Curieusement, ce n’est pas la première fois qu’il se prend les pieds dans le tapis en matière de préjugés. N’est-ce pas Elio Di Rupo qui avait lâché « je ne savais pas qu’il y avait des Juifs pauvres » lors d’une table ronde organisée à Herzliya (Israël) en mars 2005 par la Friedrich Ebert Stiftung (fondation allemande liée au SPD) ! Ce propos étonnant illustre encore le poids des préjugés, même auprès de responsables politiques de haut niveau.
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