Israël fait partie de l’environnement affectif des Juifs de diaspora qui ont de nombreuses raisons de lui être attachés. Si Israël est si central, c’est surtout parce qu’il est le seul Etat-nation juif. Mais il s’agit d’une centralité « à la juive ». Elle se décline sur le mode de la diversité et non de manière monolithique.
Comme le souligne le politologue israélien Denis Charbit, « il y a là un attachement qui va de la neutralité bienveillante à l’identification totale, du soutien critique et lucide à l’adhésion inconditionnelle ».
Curieusement, Israël occupe aussi une place centrale dans l’imaginaire de nombreux de nos concitoyens non juifs. Israël suscite tellement de passions qu’on pourrait croire que ce pays est devenu la quatrième région de la Belgique fédérale. Si dans le cas des Juifs, cette centralité est intimement liée à l’attachement qu’ils ont pour ce pays, elle prend une forme radicalement différente dans cette passion belge où c’est essentiellement le conflit israélo-palestinien qui constitue le point de fixation de cette centralité. Cela ne poserait aucun problème si l’on pouvait classer cette centralité non juive inattendue d’Israël au rayon de lubies inoffensives, aux côtés de l’astrologie et des Oméga 3. Hélas, elle s’inscrit souvent dans une vision du monde binaire et manichéenne qui peut virer à l’obsession haineuse et à la répulsion d’Israël. Il n’est plus question de discuter la politique menée par un gouvernement israélien, mais bien de remettre en cause la légitimité d’Israël, son existence en somme. C’est dans cette zone grise que les procédés les plus douteux sont mobilisés et que la nazification d’Israël doit nécessairement appuyer la réprobation éprouvée pour ce pays.
Certains n’hésitent pas à exploiter dès qu’ils le peuvent des propos maladroits d’éminents intellectuels israéliens. C’est ce qui s’est passé il y a quelques mois avec une tribune de Zeev Sternhell parue originellement dans Haaretz et publiée ensuite en français dans Le Monde (18 février 2018). Analysant des interviews donnés par deux députés israéliens, Miki Zohar (Likoud) et Bezalel Smotrich (Habait Hayehoudi), cet historien israélien spécialiste du fascisme lâche cette phrase abracadabrante : « Dans ces deux interviews, nous ne voyons pas seulement un fascisme israélien grandissant, mais un racisme proche du nazisme à ses débuts » !
Très vite, la tribune circule sur internet, mais déformée et sortie de son contexte : « Un intellectuel israélien compare Israël au nazisme des années 1940 ». Offusqué, Sternhell s’est senti obligé de préciser son propos : « Je n’ai jamais parlé de la Shoah. Le début du nazisme remonte à avant la Première Guerre mondiale ». Dans cette tribune, il avait même pris soin de souligner que ces deux députés ultranationalistes ne nourrissent aucun projet de génocide des Palestiniens comparable à la Shoah, en ajoutant qu’ils ne veulent pas « s’attaquer physiquement aux Palestiniens ». Il dénonce en revanche, et à juste titre, leur volonté de les priver de droits fondamentaux.
En atteignant le point de Godwin, ce grand historien et ancien officier de Tsahal ayant participé aux guerres de 1956 et de 1967 a malheureusement alimenté l’antisionisme le plus nauséabond. Or, Zeev Sternhell est tout sauf un antisioniste animé par la haine d’Israël. Pour s’en convaincre, il suffit de relire un entretien qu’il avait accordé à Haaretz en 2011 et que Le Courrier international du 2 mai 2018 consacré aux 70 ans d’Israël a repris. « Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste », s’exclame Zeev Sternhell. « Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destin et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ». Si Sternhell réaffirme avec tant de vigueur l’essence même du sionisme, c’est parce que l’existence d’Israël en tant qu’Etat-nation est vitale pour le Juif qu’il est : « Si vous m’enlevez Israël, je ne suis plus rien, je suis nu ».
]]>