Chronique optimiste

J’ai assisté jadis à une conférence de Gershom Shoken, le redoutable directeur du quotidien israélien de référence Haaretz. Ce n’était pas un joyeux drille. Je ne me souviens plus du thème traité, mais la causerie devait être à l’image du personnage : quelque leçon austère sur le rôle de la presse indépendante comme chien de garde de la démocratie, ou une critique acerbe du fonctionnement de la variante locale de celle-ci.

Assis au premier rang de l’amphi, le conseiller juridique du gouvernement a été le premier à poser une question au conférencier : pourquoi, voulait-il savoir, n’y avait-il pas dans les colonnes du Haaretz une rubrique récurrente qui ne donnerait que de bonnes nouvelles ? Ne serait-ce pas là un service à rendre à un pays sous pression que de lui injecter une dose quotidienne d’optimisme ? Shoken l’a regardé un peu comme un maître d’école contemple, 
désolé, un élève un peu faible d’esprit. Je crois me souvenir qu’il n’a rien dit.

A la réflexion, pourquoi pas, en effet ? Un peu d’optimisme béat dans un monde de brutes lucides…

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Sortons un peu de notre tropisme judéo-israélien pour nous intéresser au vaste monde. Je sais, il se porte mal, le vaste monde. Guerres, fanatismes et terrorismes, anomie internationale, Etats faillis, révolutions de même, démocratie en recul, écarts scandaleux de richesse, bouleversements climatiques, et j’en passe. Alors, quand je dis à qui veut bien m’entendre que ledit monde ne s’est jamais mieux porté, j’ai droit à un regard de commisération, genre 
« mais de quoi donc cause-t-il ? »

Et pourtant. Pour la seule question de la violence organisée, un coup d’œil sur la carte géopolitique mondiale suffit pour constater qu’il n’y a jamais eu au cours de l’histoire documentée du genre humain aussi peu de guerres. D’ailleurs, de guerres classiques, autrement dit d’affrontements majeurs entre armées étatiques, il n’y en a pratiquement plus. Non que nos conflits « asymétriques » et autres opérations terroristes soient bien agréables. Mais enfin, le 22 août 1914 ont péri au combat 27.000 soldats français et 14.000 allemands, 41.000 hommes en une journée !

De nos jours, la mort d’un para sur un théâtre d’opérations lointain fournit l’occasion d’une cérémonie aux Invalides. La vie humaine a pris de la valeur. Dans un autre ordre d’idées, les héros de Dickens, de Zola ne sont pas si loin de nous dans le temps, mais à des années-lumière en termes de misère humaine. Oui, les Occidentaux vivent mieux, en meilleure santé et plus longtemps.

Pas seulement eux. Un psychologue américain de Harvard du nom de Steven Pinker vient de publier un gros ouvrage au titre ambitieux : Enlightenment Now : A Manifesto for Science, Reason, Humanism, and Progress (éd. Viking). Quels que soient les paramètres utilisés, Pinker n’a pas de mal à démontrer, imposant appareil statistique à l’appui, que, globalement, notre génération vit mieux que toutes celles qui l’ont précédée. Pourquoi ? Parce que nous vivons sur la lancée de la pensée des Lumières, infatigable créatrice de progrès humain, et que tant que nous resterons fidèles à ses grands mots d’ordre de rationalité scientifique, de liberté et d’humanisme, nous ne cesserons de progresser.

Lui fait écho Martin Wolf, l’économiste vedette du Financial Times 
(« The World’s Progress Brings New Challenges », FT, 30 mai 1918). Wolf, qui cite Pinker, donne quelques chiffres. La démographie d’abord. Au début des années 1970, une femme mettait au monde en moyenne cinq enfants. C’était l’époque du club de Rome et de ses projections catastrophistes sur l’explosion supposée incontrôlable de la population mondiale. Aujourd’hui, le taux de fertilité est tombé à 2,4% et de nombreux pays, dont la Chine, le Brésil et pratiquement toute l’Europe, ne parviennent plus à remplacer leur population. Ce n’est pas vraiment un progrès, direz-vous. Certes, mais cette baisse de la fécondité va de pair avec l’alphabétisation des femmes, 
les avancements de l’hygiène publique, un meilleur accès à l’eau potable, la vaccination, bref, l’élévation globale du niveau de vie.

On ne le dit pas assez, l’extrême pauvreté -seuil fixé par la Banque mondiale à moins de 2 dollars par jour- a reculé de manière spectaculaire : presque l’ensemble de l’Humanité au début du 19e siècle, près de la moitié encore en 1980, 11% en 2013 ! En Chine seule, ce taux est tombé de 67% en 1990 à… 1% en 2014. Et si les femmes font moins d’enfants, c’est aussi parce que leurs enfants survivent. 
J’ai été choqué d’apprendre qu’en Inde, aussi tard qu’en 1960, 246 enfants sur 1.000 mouraient avant d’avoir atteint l’âge de 5 ans, un quart ! En 2016, ils n’étaient plus « que » 43.

Croire au Progrès en ce début de millénaire a-t-il encore un sens ? La Science est-elle encore une déesse fréquentable après Auschwitz et Hiroshima ? Les Lumières luisent-elles toujours dans la nuit du fanatisme religieux qui étend son manteau de mort aux quatre coins de la planète ? Oui, à condition de garder en mémoire deux choses. La première est que le progrès n’obéit pas à une courbe ascendante, mais à une ligne en dents de scie. La seconde est que toute avancée porte ses propres contradictions, lesquelles menacent de la retourner contre elle-même.

Les progrès de la science sauvent et allongent la vie humaine, mais fournissent aussi des moyens plus performants de mettre à mort ses semblables ; l’élévation générale du niveau de vie apporte du bien-être, mais provoque aussi massification urbaine, pillage insensé de la nature et ressentiment haineux de ceux qui se jugent les laissés-pour-compte de la croissance ; les réseaux sociaux connectent les humains, mais ils les abrutissent aussi de fausses nouvelles et de théories conspirationnistes et offrent aux terroristes de tout poil les outils de leurs forfaits ; le « village global » nous rapproche tous, mais produit des réflexes mauvais de repli sur soi – plus « global » le village, plus frileux et agressifs ses habitants.

Ayant décidé de faire, le temps d’une chronique, le pari de l’optimisme, je préfère contempler l’immensité du chemin parcouru 
et parier sur la capacité de l’Humanité à relever les défis pour celui qui se déroule devant elle et dont, bien entendu, on ne sait rien. 
Est-ce un pari raisonnable ? Par définition, le pari n’est pas une 
affaire raisonnable.

***

P.S. Un addendum israélien tout de même, afin de ne pas faire mentir tout à fait la vocation de ce bloc-notes, mais dans le même esprit. Comme on sait, Israël ne jouit pas d’une réputation bien flatteuse, du moins à en juger par la presse des pays du club démocratique auquel en principe il appartient. Eh ! bien, il y a des endroits de par le vaste monde où il fait bon être israélien.

Voyez le Cameroun, par exemple, où je viens de donner cours dans un grand institut universitaire. A Yaoundé, capitale de ce pays d’Afrique occidentale grand comme la France, être israélien se porte comme un badge d’honneur.

La coopération israélienne a marqué tous les domaines de l’activité, des unités d’élite de l’armée nationale (un classique) en passant par l’agriculture et l’industrie hôtelière, et jusqu’à la préservation du patrimoine naturel. Un colonel de Tsahal, Avi Sivan, mort là-bas dans un accident d’hélicoptère, y fait figure de héros national pour avoir non seulement mis sur pied la garde présidentielle, mais aussi créé en pleine jungle un refuge pour grands singes sauvés des griffes des braconniers.

Quant à l’ambassade d’Israël, un seul diplomate, l’ambassadeur lui-même, une poignée de collaborateurs locaux et l’extraordinaire réservoir des start-up israéliennes, voilà tout ce qu’il faut pour transformer une modeste mission du bout du monde, où jamais ministre ou membre de la Knesset ne s’aventure, en une ruche d’activité humanitaire.

Belle leçon d’optimisme en vérité.

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