Les Juifs laïques ont-ils encore un mot à dire?

Beaucoup de Juifs de la Diaspora, élevés dans les valeurs laïques, démocratiques et libérales des sociétés dans lesquelles ils vivent, furent choqués par la récente adoption en Israël de la loiIsraël, Etat-nation du peuple juif.

Ainsi, le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, a estimé, dans une tribune de New York Times, que cette loi portait atteinte au sentiment d’égalité et d’appartenance des Druzes, des chrétiens et des musulmans citoyens d’Israël (à lire en p.26). Or, cette loi n’apparaît que comme l’ultime expression d’un fossé grandissant, observable depuis des années, entre l’idéologie de droite, nationaliste et discriminante, qui domine désormais en Israël, et celle de nombreux Juifs laïques disséminés dans des pays occidentaux. Mais, nous Juifs laïques, avons-nous encore un mot à dire ?

Pour essayer de répondre, il me semble nécessaire de nous pencher sur une question de fond. Qu’est-ce qu’un Juif laïque ? Pour les Juifs soviétiques dont je suis issue, la question ne se posait pas. Sur mon acte de naissance, il est marqué : père, Mark 
Kellerman, juif ; mère, Rachel Kellerman, née Mintz, juive. A 16 ans, j’ai reçu mon 
passeport intérieur où il était marqué : 
Galina Kellerman, juive. Je n’aurais pu choisir ma « nationalité » (appartenance ethnique) que si j’avais deux parents d’origine ethnique différente, entre celle du père et celle de la mère. Les Juifs soviétiques étaient majoritairement, à peu d’exceptions près, laïques, ils ne connaissaient plus le yiddish, ils ne possédaient que des rudiments de connaissance de la culture juive, et pourtant, ils étaient juifs, à cause de l’antisémitisme, mais aussi parce que nés de parents juifs, ce qui donnait le sentiment d’appartenance à une communauté spéciale dont ils étaient généralement fiers.

Le sort a voulu que j’émigre d’abord en Israël, pour m’installer 
ensuite en France. Je ne me sens ni russe, ni vraiment israélienne, ni entièrement française. En fait, ma seule identité inaliénable est celle de ma famille juive qui a connu des pérégrinations : sur trois générations, mes ancêtres vivaient en Pologne, en Lituanie, en Ukraine, en Sibérie, en Biélorussie et, enfin, à Moscou. Mon mari est un Juif slovaque, né en Ukraine occidentale soviétique. Mes filles sont nées en Israël et en France, l’une a failli épouser un Juif d’origine égyptienne, l’autre s’est mariée avec un Juif polonais. Qui sommes-nous, moi, mon mari et mes filles, si on nous dénie, comme on le fait 
systématiquement en France (et je présume, en Belgique), notre appartenance ethnique ? Essayez d’écrire le mot Juif avec une 
majuscule dans un texte destiné à l’édition. On vous corrigera 
automatiquement par une minuscule ! Car la bien-pensance 
actuelle considère les Juifs uniquement comme une religion, avec une minuscule, et si on n’est pas religieux, on est des Français ou des Belges, basta. Cette approche fait disparaître peu à peu notre judéité et notre mémoire de la Shoah et facilite des mariages avec des non-Juifs. D’ici deux-trois générations, s’il n’arrive pas de malheur, il y aura très peu de Juifs laïques en Occident : au mieux, certains se souviendront de leur partielle ascendance juive comme d’un fait sans importance.

Dans ce cas, comment pourrons-nous peser sur l’avenir d’Israël pour éviter qu’il ne plonge dans le fanatisme et qu’il reste la patrie de tous ses habitants ? Comme le sionisme laïque n’existe pratiquement plus, la principale, voire la seule justification de la présence juive sur la terre d’Israël reste désormais religieuse. Les Juifs religieux gagnent également la bataille démographique. Ils sont numériquement de plus en plus nombreux, et nous, nous nous diluons dans un océan du brassage culturel et du déracinement. 
L’approche consistant à dire que les Juifs (en tant que peuple) ne sont que des juifs 
(religion) accélère notre disparition.

Dans ces conditions, je pense qu’il nous faut nous mobiliser pour ne pas être rayés de la carte. Exiger haut et fort la reconnaissance de l’existence du peuple juif. Se réapproprier le ladino et le yiddish, le premier presque disparu, le deuxième pratiqué exclusivement dans les communautés ultra-orthodoxes de Brooklyn et de 
Jérusalem. Et s’impliquer au maximum pour préserver notre identité et notre bagage culturel. Si cette volonté est la nôtre, on aura sauvé un héritage juif précieux : littérature, théâtre et cinéma, peinture, folklore, philosophie, éthique, surtout cette dernière. On gardera une affinité très spéciale avec Paul Celan et Yeshayahou Leibowitz, Martin Buber et Elie Wiesel, Emmanuel Levinas et tant d’autres grands noms ayant marqué la culture mondiale, mais qui avaient une sensibilité particulière, juive, à fleur de peau, en quête de vérité et d’humanisme.

Si nous disparaissons en tant que partie intégrante du peuple juif, nous serons responsables, par notre absence, de la transformation d’Israël en un Etat orthodoxe et vivier restant du peuple juif, sans alternative. Est-ce le sens de la marche du monde ? Au regard des victoires nombreuses du populisme et de la radicalisation religieuse dans plusieurs pays du monde, on peut y croire. Israël va dans cette direction-là, et nous sommes peut-être les seuls à pouvoir l’empêcher de devenir un pays d’ayatollah juifs. C’est cela notre devoir historique de Juifs laïques. Restons fidèles à notre passé, à notre sensibilité et à nous-mêmes ! 

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