Depuis des années, et disons-le contre vents et marées, je tente de démontrer que le nouvel antisémitisme agite bien au-delà de l’extrême droite. L’obsession d’Israël, au sens large du terme, n’est pas plus étrangère à la gauche radicale qu’à la rue arabe et plus encore à certains cercles juifs, prétendument vertueux.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’antisémitisme juif est une affaire ancienne. Il remonte à l’Antiquité. Des auteurs grecs et romains attestent que des Judéens se faisaient recoudre le prépuce pour effacer leur judéité par une intervention chirurgicale appelée épispasme. Il était donc possible pour un Juif de se « décirconciser », bref de dénoncer l’Alliance, de répudier la loi des Juifs pour se ranger sous celle des Grecs. De Nicolas Donin, qui persuada Louis IX de brûler le Talmud, au polémiste israélien Gilad Atzmon, les Juifs antisémites n’ont jamais manqué aucun rendez-vous avec l’histoire de la haine.
Cette vérité assénée, l’honnêteté nous oblige à souligner, dans un second temps, que le racisme ordinaire est loin d’avoir disparu de notre horizon juif. Au contraire ! Il gagne même chaque jour du terrain. Tout comme l’on peut être juif et antisémite, l’on peut être tout autant juif et raciste. Cette évidence aurait pu passer quasi inaperçue voilà quelques années, voire quelques mois, n’étaient les récents dérapages discursifs tant en Israël qu’en diaspora. La question n’est pas tant qu’Israël compte désormais son lot de nazillons, tout prêts à s’en prendre aux Eglises chrétiennes comme aux jeunes filles juives soupçonnées de relations « coupables », que le fait que nombre de ses hommes politiques usent et abusent, et sans la moindre vergogne, des mots de l’extrême droite européenne.
Les discours que l’on croyait réservés aux leaders de la droite völkisch d’Europe centrale et orientale sont désormais portés et assumés par des députés, ministres et rabbins israéliens. Pêle-mêle, rappelons les propos d’Avigdor Lieberman, qui menaça de décapitation « à la hache » les citoyens arabes israéliens récalcitrants, de Miri Regev, cette ministre de la Culture qui, à propos des demandeurs d’asile, mobilisa la notion de « cancer dans notre corps », de Meir Bachar, député Likoud, qui sans vouloir passer pour un « raciste ou extrémiste… ne voit aucune raison à en expulser une partie et à en laisser d’autres ». Retenons encore les paroles du Rabbin Yitzhak Yosef, qui qualifia de « singes » les personnes de couleur, de Miki Zohar, autre député Likoud, qui affirma sans se démonter que « le peuple juif et la race juive (avaient) le plus haut capital humain qui existe », de Bezalel Smotrich, ce député du parti d’extrême droite HaBayit HaYehudi (Foyer juif) qui, dans un tweet, proposait de séparer dans les maternités israéliennes les mères juives des mères arabes: « N’est-il pas naturel que ma femme ne veuille pas accoucher à côté d’une femme qui vient de donner naissance à un bébé qui pourrait vouloir l’assassiner dans vingt ans ? ».
Ces mots pourraient prêter à sourire s’ils n’étaient désormais relayés en diaspora. Il n’est plus rare de trouver dans nos médias juifs des papiers qui interrogent l’éthique supposée juive. Que penser, par exemple, de cet Albert Soued qui, dans Nuit d’Orient.com, en vient à s’attaquer au milliardaire Georges Soros dans un style qui rappelle la presse collaborationniste d’avant-guerre ? Soros n’est pas tant critiqué que vilipendé, sali, diabolisé. Qualifié de « Dracula qui suce le sang des peuples » (sic), le philanthrope américain est présenté par notre journaliste-écrivain comme le diable incarné. Mais de quoi Soros serait-il coupable, sinon de financer les « ennemis » d’Israël et ce, y compris la gauche sioniste : « Pour affaiblir le lobby officiel juif Aipac, Soros a aidé à la création avec Obama de JStreet, un contre lobby voué à la destruction de la solution “Israël, Etat juif” et à la propagande anti-israélienne et pro-palestinienne au sein du parti démocrate. En France, George Soros finance le Collectif contre l’islamophobie en France, les “Femen” (troupes d’Ukrainiennes anarchistes), J Call (association vouée à détruire Israël en agissant auprès des Juifs assimilés) et “le cercle de la philanthropie familiale”, une fondation qui a pour but de semer le désordre. Quand on examine en profondeur la vie de tous les lieutenants qui relaient la famille Soros sur le terrain et les résultats de leurs actions, on constate que sous couvert d’“humanisme” et de “limitation des pouvoirs”, leur entreprise n’a qu’un seul but, semer le désordre dans la société où qu’elle soit, au profit de l’enrichissement de George Soros et la propagation de ses idées d’avant-garde nauséabondes. Quoi de plus satanique… ! » (sic).
Ce salmigondis grotesque prêterait, ici encore, à sourire s’il n’était relayé, sans la moindre distance critique, par nombre de plateformes d’information de la communauté juive de France, dont Juif.org. Comment ne pas donner raison à Brigitte Stora lorsqu’elle affirme qu’on assiste au sein de ce qu’on appelle la « communauté juive » à une contamination sans précédent de thèses et de valeurs d’extrême droite. Israël a été créé sur des valeurs universelles et humanistes. Ne l’oublions pas. Au risque de la honte ou de la disparition.
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