Comme l’a fait admirablement André Versaille dans son livre Les musulmans ne sont pas des bébés phoques (éd. de l’Aube), il est temps pour nombre d’intellectuels de gauche de cesser de se réfugier dans le déni face à l’islamisme. Le constat du sociologue Claude Javeau, professeur émérite de l’ULB.
On se rend compte depuis quelque temps que le magistère intellectuel de la gauche, du moins en France, est en train de verser à droite. Eric Zemmour est un exemple, Elisabeth Lévy aussi, tout comme Eugénie Bastié (une bien charmante personne, soit dit en passant). Et d’autres qui ne pensent pas et n’écrivent pas comme les épigones de Sartre et Co. Alors que la France, depuis belle lurette, est le plus souvent gouvernée à droite -et quand elle l’est à gauche, à quelle gauche peut-on attribuer François Mitterand ou François Hollande ?-, les intellectuels, ceux qui acceptent cette labélisation, ont été « gens de gauche », occupant les maisons d’édition, les chaires d’universités, les médias audiovisuels, les journaux influents. Les rares voix de droite, simplement conservatrices (on ne parle pas de fascisme ici), ont souvent été vilipendées, à l’instar d’Alain Finkielkraut ou de Raymond Boudon. Il n’était pas bon, naguère encore, d’invoquer Raymond Aron dans mon université, succursale de l’esprit parisien.
Il est sans doute temps que le monde de la pensée actuelle, sous nos latitudes, apprenne à redresser son volant et à battre sa coulpe. Régis Debray, assez prudemment il est vrai, s’y est employé. Parmi quelques autres, j’aimerais mettre en évidence André Versaille, dont le dernier ouvrage Les musulmans ne sont pas des bébés phoques mérite incontestablement un moment de lecture approfondie. Comme il l’annonce lui-même, ses critiques s’adressent à sa « famille », celle des intellectuels de la gauche, champions toutes catégories en matière de déni ; entre autres du goulag, de la barbarie de la Révolution culturelle chinoise, de la tyrannie des régimes du Tiers-monde qui a souvent été plus forte qu’au temps de la colonisation. La situation se renouvelle aujourd’hui face au fanatisme islamiste, à l’égard duquel nombre de ces intellectuels craignent avant tout d’être taxés d’islamophobie, le péché mental à la mode.
Avec beaucoup de verve et servi par une riche érudition et un style agréable, Versaille passe en revue ces corps de déni. Certains aspects du tiers-mondisme en prennent pour leur grade, à commencer par les illusions engendrées par la révolution algérienne. Différents avatars du « syndrome colonial » sont passés en revue. Des mots très durs sont écrits au sujet de la manie de la repentance, qui entend faire endosser des comportements condamnables de jadis par des contemporains qui n’en peuvent rien. Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à la lutte contre l’islamisme. On lit notamment que : « A supposer que nous nous résolvions à admettre que, oui, nous sommes en guerre contre les terroristes islamistes, nous ne sommes pas prêts à entendre que celle-ci soit religieuse. Les djihadistes n’arrêtent pas d’invoquer le Coran, comme inspiration de leurs tueries (…), et nous nous obstinons à ne pas l’entendre ». Ce choix louable de voir les choses en face va à l’encontre des explications mettant en avant les difficultés sociales des « banlieues », les cultures de l’abandon, le racisme ambiant, etc. Toutes considérations que notre auteur attribue partiellement à « la sortie de la religion » de l’intelligentsia occidentale et de ses commentateurs.
On aimerait proposer d’autres citations. On soulignera encore l’intelligence des épigraphes ouvrant certains chapitres. Il ne s’agit pas d’aller nous-mêmes à Canossa, mais bien de rectifier le tir. Non seulement d’écouter l’Autre, mais aussi de l’entendre. Le livre de Versaille appelle une lecture attentive préalable à un examen de conscience approfondi. Mais pas seulement. Il faut donc lire Alain Badiou, « ce philosophe contemporain à succès, intarissable obsessionnel sur ce capitalisme mondialisé, cause de tous les maux de la terre qui insère ». En effet, dans Notre mal vient de plus loin – Penser les tueries du 13 novembre (éd. Fayard), Badiou mentionne 42 fois le capitalisme sur les 63 petites pages que compte ce livre consacré aux tueries de Paris du 13 novembre 2015 ! La lecture de Versaille nous prémunira sûrement contre ce travers.
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