N’allez pas croire que je m’associe aux gilets jaunes ou à Mélenchon dans leur critique haineuse à l’égard de la presse. Non, je tiens le quatrième pouvoir comme l’un des socles essentiels de nos libertés publiques et le métier de journaliste comme le plus noble qui soit (l’inventeur du sionisme fut l’un des plus brillants journalistes de son époque).
Ce n’est pas sans raison que j’ai enseigné pendant près de dix ans à l’Ecole de Journalisme de Lille et que je me suis investi dans la direction de Regards.
Reste qu’il existe des bonnes et des mauvaises pratiques journalistiques et que le quatrième pouvoir peut déroger à la déontologie en proposant un traitement biaisé de l’information. L’agence russe Sputnik ou la chaîne Fox News sont des bons exemples de propagande et/ou de désinformation. La propagande désigne un ensemble de techniques de persuasion mis en œuvre pour imposer une idée, une idéologie ou encore une doctrine au sein d’un public cible. La désinformation ressortit également des techniques de manipulation de l’opinion publique, et ce, par la diffusion d’informations fausses ou véridiques, mais tronquées ; véridiques, mais avec l’ajout de compléments faux. L’objectif étant le plus souvent de délégitimer, sinon de diaboliser l’ennemi à abattre. C’est ainsi qu’en 1923, les autorités de la République de Weimar choisirent d’orchestrer une campagne raciste, appelée la honte noire, pour dénoncer l’occupation de la Ruhr par l’armée française ; la presse allemande s’ingéniant à dénoncer les pseudo-exactions sexuelles commises par les tirailleurs africains pour salir la France auprès des alliés anglo-saxons plus favorables aux thèses allemandes. La salissure de l’adversaire est au cœur des guerres politiques et psychologiques.
Si la désinformation est l’arme par excellence des dictatures, démocratures et des pouvoirs d’inspiration populiste, elle peut aussi se nicher là où l’on s’y attend le moins, c’est-à-dire au cœur des médias mainstream, ceux-là mêmes qui n’ont de cesse, pourtant, de démonter la mécanique des fake news. J’en veux pour preuve le très récent traitement médiatique de la vente chez Christie’s d’une lettre manuscrite d’Albert Einstein. Dans son journal télévisé du 5 décembre dernier, la RTBF joua de ce fait somme toute banal pour délégitimer cet Etat juif décidément abhorré. Comment ? Tout simplement en présentant de manière bien peu déontologique le flamboyant Prix Nobel juif de Physique comme hostile à l’idée d’un Etat juif. Un comble si l’on songe qu’Einstein soutint le mouvement sioniste jusqu’à sa mort. C’est pourtant l’opposé que défendit l’expert pressenti par les services de la RTBF, en l’occurrence Pierre Marage, un ancien Doyen de la Faculté des Sciences de l’ULB et, faut-il aussi le préciser, un militant très engagé. Marage est un compagnon de route de l’UPJB et signataire de multiples pétitions, appelant, ici, au boycott d’Israël (BDS), là, à la libération du terroriste Georges Ibrahim Abdallah. Ceci expliquant cela.
Qu’est-ce qu’une fake news, sinon une information délibérément fausse, soigneusement travestie afin de présenter toutes les apparences de l’authenticité et délivrée dans le but de tromper une audience. En présentant Einstein comme un Juif hostile à la création de l’Etat juif, la RTBF a produit de la désinformation. Qu’Einstein fut un sioniste de gauche soucieux du droit des Arabes de Palestine ne fait aucun doute, qu’il fut un ardent sioniste ne l’est pas moins. Comment comprendre sinon qu’il fut l’un des créateurs, dès 1925, de cette formidable Université hébraïque de Jérusalem à qui il légua l’ensemble de ses papiers personnels et qu’il dut refuser « non sans regret… tristesse et… honte », la présidence de l’Etat d’Israël notamment compte tenu de son âge avancé. Il mourra, en effet, quelque trois ans plus tard. Cinq jours avant sa mort, le 13 avril 1955, Einstein rencontrait encore le consul d’Israël pour la préparation d’un discours télévisé à l’occasion du 8e anniversaire de la création de l’Etat d’Israël.
Pour terminer, je rappellerai ce courrier adressé en juin 1947 à Nehru pour le convaincre de soutenir la création d’un Etat juif. Dans cette lettre, Einstein assumait pleinement son engagement sioniste : « Bien avant l’émergence de Hitler, j’ai fait mienne la cause du sionisme parce que j’y voyais un moyen de rectifier une injustice flagrante (…) Le peuple juif, et lui seul, s’est trouvé durant des siècles dans une situation où il était agressé et pourchassé en tant que peuple tout en étant privé de tous les droits et de toutes les protections dont bénéficie même le plus petit des peuples… Le sionisme a permis de mettre un terme à cette discrimination ». Et de souligner l’impact joué par la Shoah : « Des millions de Juifs ont été tués… parce qu’il n’y avait aucun lieu sur la terre qui leur offrît un refuge. Les survivants juifs exigent le droit de vivre avec leurs frères, sur la terre ancienne de leurs pères ».
L’essentiel dans la propagande n’est pas que les faits soient vrais ou faux, mais qu’ils en viennent à créer une réalité alternative qui, dans le cas d’Israël, sera d’autant plus acceptable et acceptée qu’elle répond aux attentes de larges segments de la société, plus que jamais prêts à sacrifier à l’autel de la « paix » universelle l’éternel bouc émissaire. Les décodeurs de l’info vont-ils rectifier le tir ? Chiche.
]]>