Les faits. A l’occasion du 90e anniversaire de Tintin, les éditions Moulinsart ont choisi de republier en version colorisée l’album Tintin au Congo, qui reste l’un des Tintin les plus vendus. 90 ans plus tard, les récits d’Hergé continuent pourtant de susciter la polémique, certains n’hésitant pas à le taxer de paternalisme, de colonialisme, voire de racisme. Avec raison ? Fallait-il republier l’original, témoin d’une époque, ou y apporter des modifications essentielles ? Journalistes, Belges d’origine congolaise, et spécialistes de la BD ont répondu à nos questions.
« Cet album est effectivement ressorti avec grand fracas, même s’il n’existe pour l’instant que dans sa version numérique », insiste Didier Pasamonik, directeur de rédaction du site d’information sur la bande dessinée ActuaBD.com. « Il faut dire que cela constitue tout de même un énorme marché, Tintin chez les Soviets avait été republié en version colorisée l’an dernier à quelque 200.000 exemplaires ! C’est donc peut-être une question de lucre qui explique ce retard de la publication papier. Mais peut-être aussi le bras de fer qui oppose les éditions Moulinsart, les ayant droit, et Casterman quant à l’insertion ou non d’un avertissement en début de volume… ». Si Tintin au Congo est bien sûr le reflet de l’idéologie des années 30, « il n’est plus acceptable de traiter la mémoire de cette façon », estime Didier Pasamonik, qui rappelle que « l’objectif de cet album est clairement d’expliquer aux enfants qu’un job les attend au Congo auprès des Noirs, ces grands enfants, avec des Jésuites pour leur expliquer la bonne voie ! ». A l’instar de Casterman, Didier Pasamonik trouve « normal » de mettre un avertissement, « comme il aurait été normal de le faire dans la republication du Journal de Spirou de 1940, clairement antisémite », relève-t-il. « Il faut un minimum de recontextualisation historique. Tintin est raciste, antisémite, sans avoir l’excuse de l’air du temps. Si vous prenez Bécassine chez les Turcs, vous remarquerez que les autres peuples y sont toujours montrés de façon bienveillante. La controverse est pour moi tout à fait légitime, on ne peut pas mettre ces albums dans les mains de tous les enfants sans y ajouter un point de vue critique. Il s’agit d’éducation civique, et cela vaut aussi pour la BD contemporaine qui nécessite que l’on s’interroge sur les préjugés tant racistes que sexistes que l’on y véhicule ».
Le journaliste Henri Roanne-Rosenblatt a réalisé en 1976 le documentaire Moi Tintin (Sélection Festival de Cannes 1977). Il est également l’auteur de La vie cachée de Tintin (Filipson éd., 2005). « Parcourir dans l’ordre chronologique Les aventures de Tintin, c’est lire l’Histoire du 20e siècle vue par un Belgicain -c’est ainsi que Hergé qualifiait le courtier d’assurances Séraphin Lampion-, un Belge middelmatig, autrement dit le prototype de l’Occidental moyen », affirme-t-il. « Et, en 1929, l’Européen moyen était plutôt ethnocentriste et pas particulièrement progressiste (l’est-il en 2019 ?) ! » Si Henri Roanne reconnaît en Hergé un « narrateur et metteur en images parfois génial », il rappelle aussi qu’il était, « sauf dans les dernières années de sa vie, un parfait conformiste ouvert aux courants dominants du temps. Quand Tintin s’embarque pour le Congo, c’est l’époque bénie des colonies : les Belges ont pour “leurs nègres”, si naïfs et si gentils, le regard paternaliste des pères de Scheut et du mentor de Hergé, l’abbé Wallez. La référence à l’air du temps n’absout pas Hergé », relève toutefois Henri Roanne. « Mark Twain, Joseph Conrad, Conan Doyle ont vu plus clair que lui sur les dessous de l’œuvre civilisatrice du bon roi Léopold II et sur ses plantureux dividendes ». Faut-il pour autant réclamer l’interdiction de Tintin au Congo ? « N’est-il pas plus judicieux d’exiger sa parution dans sa version initiale -même colorisée- ? », propose-t-il. « Celle dans laquelle Tintin enseigne l’Histoire aux petits Congolais (… “je vais vous parler aujourd’hui de votre patrie : la Belgique..”, et dans laquelle le Grand Chasseur blanc, sans coup férir et en toute bonne conscience, abat quinze gazelles ! Les dessins en disent plus long sur les desseins d’Hergé et sur l’époque que les réquisitoires les plus virulents ».
Dans son communiqué publié le 10 janvier, jour de republication de Tintin au Congo, le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations (CMCLD), qui regroupe plusieurs associations africaines de Flandre, de Bruxelles et de Wallonie, dénonce « le caractère éminemment raciste de cet album qui a contribué à façonner l’imaginaire de nombreux Européens, jeunes et vieux, sur l’Afrique, les Africains et les Congolais en particulier. Une perception de l’Afrique et des Africains faite de mépris et de rejet de leur humanité, avec toutes les conséquences que nous connaissons aujourd’hui encore, comme l’ont récemment démontré les attitudes et propos racistes anti-Noir fin 2018, et en recrudescence par ces temps de montée des populismes », déplore-t-il. « Pourtant plusieurs études, expositions et ouvrages ont largement démontré combien les images du type de celles véhiculées dans Tintin au Congo ont créé et nourri un racisme rampant, inconscient, insidieux voire structurel et institutionnalisé. Des stéréotypes et représentations racistes que Hergé lui-même avait confessés en 1989, affirmant qu’il “était nourri des préjugés du milieu dans lequel il vivait” ». Le Collectif poursuit : « Contrairement à d’autres albums du même genre aujourd’hui disparus de la circulation comme Mon amant de la coloniale, Au Nègre ou Banania, la poursuite de la publication et de la vente de l’album Tintin au Congo, participe à la vulgarisation de ce mépris public envers les Noirs en tant qu’Etres humains. A travers cette réédition, la société Moulinsart montre que seule l’optique commerciale l’intéresse, refusant au passage d’insérer dans l’album, de peur qu’il ne se vende plus, au minimum une page de garde qui prévient le lecteur du caractère raciste de l’œuvre. (…) Le CMCLD exige des éditions Moulinsart qu’elles procèdent au mieux à surseoir à cette réédition dans sa forme actuelle, au pire à éditer dans les meilleurs délais un addendum correctif et interprétatif à adjoindre aux albums non encore vendus et à faire parvenir gratuitement à tous les lecteurs déjà en possession de la nouvelle édition. Un addendum dans lequel tous les clichés véhiculés dans l’album seront déconstruits et recontextualisés pour restituer aux Africains ainsi représentés leur dignité. (…) Il en va d’un mieux vivre ensemble et d’une paix sociale que les bénéfices commerciaux de l’album “le mieux vendu” de Tintin ne pourront jamais compenser ».
Initiatrice et coordinatrice de la campagne #DeLaReussite-ParmiVous, experte en Communication & Media, Chouna Lomponda comprend la controverse. « Cette publication est blessante », estime-t-elle. « Cet album comporte de nombreux clichés paternalistes et regorge de caricatures et de dessins à connotation raciste, où l’homme noir est présenté comme un être inférieur aux traits grossiers ». Elle souligne : « La rigueur intellectuelle nous appelle à de la vigilance. Il est important d’analyser cette bande dessinée au regard de son contexte historique. Cet album nous ramène aux années 30, en pleine période coloniale. En ces temps portés sur la lecture racialiste, toutes les affiches publicitaires promouvant un produit ou même une institution véhiculaient une image de l’homme noir dans la posture du dominé ou de l’arriéré. Une image qui contrastait avec celle de l’homme blanc, le Belge, en l’occurrence, apparaissant comme celui qui tantôt domine tantôt enseigne ou apporte la civilisation ». Et de rappeler les conséquences de cette politique : « Cette lecture racialiste sous couvert de bienveillance a mené à l’organisation de “zoos humains”, où sous prétexte d’exotisme, on exposait des hommes et des femmes provenant de peuples non occidentaux au public. Un peu comme dans un cirque ou un zoo ! Au-delà du caractère abject de cet ouvrage, il faut tout de même réaliser qu’il n’est rien d’autre que le reflet de la perception de l’homme noir longtemps entretenu via divers médias à cette époque ». Faut-il interdire la publication de l’album ? « Tel quel. Ma réponse est oui ! », affirme Chouna Lomponda. « Ce passé remémore une époque révolue. Et quoi qu’on en dise, l’histoire ne se réécrit pas. Mais nous avons encore la possibilité de marquer le présent et d’écrire le futur avec de nouveaux narratifs. Il nous suffit juste de saisir cette opportunité ».