Léon Blum, Alain Finkielkraut : concordance des temps

Il arrive qu’un précédent historique apporte un éclairage intéressant sur l’actualité. On peut ainsi voir dans quelle mesure l’incident dont a été victime Alain Finkielkraut en février dernier fait écho à l’agression antisémite subie par Léon Blum en février 1936.

Le 13 février 1936, le boulevard Saint-Germain est bondé. Les Camelots du roi de l’Action française et des militants d’autres organisations d’extrême droite suivent le cortège funéraire de l’écrivain nationaliste Jacques Bainville. Au même moment, une voiture quitte l’Assemblée nationale. A son bord, le député socialiste Georges Monnet, sa femme ainsi que Léon Blum, le leader des socialistes français. Leur voiture traverse le boulevard Saint-Germain au moment où passe le cortège qui suit la dépouille.

Reconnu par des militants de l’Action française, des propos antisémites et même des appels au meurtre sont lancés : « A mort le Juif ! », « Achevez-le ». La situation devient totalement incontrôlable. Les militants d’extrême droite déchaînent ensuite toute leur haine contre Léon Blum. Il est tabassé et une barre de fer l’atteint même en pleine tête. Il a le visage ensanglanté. Secouru par des ouvriers arrivés d’un chantier voisin, il trouve refuge dans une cour d’immeuble et échappe de peu au lynchage.

Il ne fait aucun doute que ce déchaînement de violence par des militants d’extrême droite répond à des appels au meurtre lancés dans le journal L’Action française, en particulier sous la plume de Charles Maurras. Ce dernier n’avait-il pas déclaré à propos de Blum un an auparavant : « C’est un monstre de la République démocratique. Détritus humain à traiter comme tel (…). C’est un homme à fusiller, mais dans le dos ».

Toute proportion gardée, on ne peut s’empêcher d’établir un lien entre cette agression et l’incident dont a été victime Alain Finkielkraut en février 2019 à Paris à quelques centaines de mètres du boulevard Saint-Germain. Dans les deux cas, on assiste à un déferlement de haine antisémite, même si pour Alain Finkielkraut cela ne dépasse pas le stade des violences verbales. Mais vu les images, on n’ose imaginer le sort que ces gilets jaunes auraient réservé

à Finkielkraut si la police n’avait pas été présente. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Léon Blum avait subi en novembre 1934 un incident analogue à celui d’Alain Finkielkraut.

En effet, le 16 novembre 1934 en fin de soirée, Blum et sa femme, en sortant de la Brasserie Lipp (sur le même boulevard Saint-Germain) sont pris à partie par une quarantaine de jeunes militants d’extrême droite poussant les cris de « Blum au poteau ». Pour éviter

tout incident, les Blum précipiteront leur départ.

Dans ces deux agressions, celle de Blum en février 1936 et celle de Finkielkraut en février 2019, la colère a donné libre cours à la haine. Une haine qui s’est à chaque fois banalisée contre les élus, contre les supposées élites, contre les médias, et au bout du compte contre les

Juifs, boucs émissaires commodes en temps de crise et de complotisme débridé, comme en témoigne l’augmentation des incidents antisémites en 2018 tant en France qu’en Belgique.

Le lien très paradoxal entre ces deux agressions antisémites est frappant, même si le contexte politique et le cadre légal sont différents.

Dans les années 1930, la parole antisémite s’exprimait en toute impunité et les attaques antisémites dont Léon Blum était la cible, même en pleine Assemblée nationale alors qu’il était Premier ministre, en sont la preuve. Ainsi, le député d’extrême droite et futur Commissaire aux Affaires juives de Vichy, Xavier Vallat, a déploré en pleine séance : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif ».

Aujourd’hui, nous vivons dans des sociétés où l’antisémitisme est un délit puni par la loi. Les gens font donc attention à ce qu’ils disent. Sauf qu’il existe maintenant un espace où la parole antisémite s’exprime virulemment en quasi impunité, voire en impunité totale : internet et plus particulièrement les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. Les appels à la haine qui y sont diffusés et repris ensuite en rue par les gilets jaunes les plus radicaux n’ont rien à envier aux diatribes d’un Charles Maurras. Il est donc nécessaire que la loi s’applique aussi dans le monde virtuel de Facebook, où les conséquences terribles de ces publications et commentaires n’ont absolument rien de virtuel.

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