L’impasse du pardon

Simon Wiesenthal, survivant de la Shoah et chasseur de nazis, a publié il y a 50 ans Le Tournesol. Dans ce conte autobiographe, il pose une effroyable question : les Juifs peuvent-ils pardonner les nazis pour les crimes qu’ils ont commis ?

Se retrouvant face un nazi qui le supplie de lui pardonner ses crimes pour mourir la conscience tranquille, Wiesenthal reste silencieux et quitte la chambre. Il lui est impossible d’accorder son pardon à un nazi.

Ayant été sollicité par Wiesenthal pour connaître son avis, le rabbin américain Abraham Heschel, compagnon de route de Martin Luther King dans la lutte pour les droits civiques, l’a conforté dans son choix en lui rappelant que la notion de pardon n’existe pas dans le judaïsme : « Personne ne peut pardonner les crimes qui ont été commis contre d’autres personnes. Il est donc absurde d’imaginer que quelqu’un puisse pardonner ceux qui ont massacré six millions de
victimes durant la Shoah. En effet, selon la tradition juive, Dieu ne peut pardonner que les péchés commis contre lui-même, mais non ceux qui ont été commis envers d’autres personnes
 ».

Wiesenthal a publié ce livre en 1969 parce qu’il observait avec inquiétude le monde chrétien évoquer fréquemment la nécessité du pardon dans le sillage des commémorations du 25e anniversaire de la fin de la Guerre. Il est en effet du devoir des chrétiens de pardonner, même aux pires des criminels. Mais en parlant de cette nécessité du pardon, ils se heurtent inévitablement à un mur juif d’incompréhension, à la fois théologique et moral.

Cinquante ans après la publication du Tournesol, les Juifs doivent-ils encore craindre de voir resurgir la question du pardon aux nazis ? Bien qu’aucune campagne ne soit menée, il est malgré tout étonnant d’observer que ce souhait soit encore présent dans les esprits, tout particulièrement là où le passé de la collaboration avec les nazis passe mal. Comment expliquer autrement l’accueil très enthousiaste que la Flandre a réservé au livre de Simon Gronowski, ce Juif qui, ayant échappé à la déportation, accorde son pardon à un SS flamand qui le lui implorait sur son lit de mort. Cette initiative personnelle rendue publique permet ainsi à la Flandre de se libérer facilement de sa mauvaise conscience. Et pas n’importe comment : par un survivant de la Shoah ! L’histoire est si belle qu’un opéra présenté au Théâtre Royal de la Monnaie s’est récemment inspiré de ce récit. A quand le film ou la série TV produite par la VRT ?

Que faut-il alors penser de tous les autres rescapés de la Shoah qui n’ont jamais pardonné et de leurs descendants qui ne sont pas non plus prêts à accomplir ce geste ? Sont-ils prisonniers de leur rancœur et assoiffés de vengeance ? Non. Ils n’ont tout simplement jamais eu besoin de tomber en pleurs dans les bras d’un nazi ni de lui pardonner pour développer une vision humaniste et universaliste de la mémoire de la Shoah. Simone Veil en est le plus bel exemple. Même si cette rescapée d’Auschwitz n’a jamais pardonné, elle a œuvré sans relâche pour la paix à travers la construction européenne. « Non, jamais. Pour moi, la question ne se pose pas en termes de pardon », a-t-elle répondu à un journaliste qui lui posait la question. « Moi, je suis vivante, je suis là. Ce n’est pas à moi de pardonner lorsqu’il s’agit de six millions de Juifs exterminés. Si on parle de pardon, ce doit être de façon globale. Et on ne peut pas pardonner globalement ce qui a été fait. On ne peut pas pardonner d’avoir décidé de tuer un enfant avant même qu’il naisse. On ne peut pas pardonner d’avoir décidé d’emmener tous les Juifs à Auschwitz pour les exterminer ».

Un bon usage de la mémoire de la Shoah consiste à reconstruire et à entretenir une relation collective fondée sur des engagements réciproques de respect. Sans s’enfermer dans une logique destructrice de vengeance en faisant porter la culpabilité et la responsabilité du crime sur les générations suivantes, mais aussi sans se perdre dans l’impasse du pardon.

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