Les faits. Après l’apparition en 2017 des cours de philosophie et de citoyenneté (CPC) qui, dans l’enseignement officiel, ont remplacé une des deux heures du cours de religion ou de morale, le débat sur le maintien des cours de religion refait surface. Les élèves des écoles officielles viennent d’ailleurs de recevoir le formulaire qui les invite à choisir de suivre ou non le cours de religion ou de morale en deuxième heure. Les cours de religion ont-ils encore leur place dans l’enseignement ? Faut-il privilégier l’enseignement de la philosophie ? L’histoire des religions dans leur ensemble ? Enseignants, représentants des cultes et de la laïcité ont répondu à nos questions.
« Les cours de religion sont plus indispensables aujourd’hui que jamais », estime le Grand rabbin Albert Guigui. « Non seulement parce que chaque enfant a besoin de connaître ses racines et que ces cours lui permettent de s’ancrer dans un vécu, une mémoire, qui le forgeront dans son identité. Mais aussi parce que nous vivons dans une société violente, qui connaît une forte montée des extrémismes, et que dans ce contexte, il est essentiel que le programme des cours de religion soit contrôlé, avec une ouverture sur le monde. Comment fabrique-t-on les djihadistes ? En prenant des jeunes qui n’y connaissent rien, et en leur remplissant la tête pour leur faire croire qu’ils deviendront les sauveurs. S’il n’y a plus les cours de religion à l’école, les parents inscriront leurs enfants dans des écoles coraniques, avec un enseignement non contrôlé. Les cours de religion tels qu’ils existent aujourd’hui à l’école répondent à ce besoin fondamental de notre société pour empêcher les jeunes de se tourner vers les milieux radicaux ». Et de souligner que le cours de religion ne se limite pas à la stricte religion. « Il est aussi un cours de pensée et d’histoire », insiste celui qui a également occupé le poste d’inspecteur des cours de religion. « J’ai vu de nombreux professeurs parler également dans ce cadre des grands penseurs, de philosophie, et même de savoir-vivre. C’est une opportunité pour enseigner les grandes valeurs démocratiques occidentales, telles que la liberté ou le droit à la dignité. Ce serait une grande perte si ces cours disparaissaient ».
est conseiller musulman auprès des IPPJ de Braine le Château et de Wauthier-Braine. A la question « Faut-il maintenir les cours de religion ? », sa réponse est « Oui ! » « Les cours de religion, au-delà de l’aspect spirituel qu’ils visent à inculquer aux apprenants, mettent en exergue la morale religieuse qui est la base de chaque religion », affirme-t-il. « Et il ne faut pas oublier que les cours de religion doivent préparer les apprenants à une citoyenneté responsable et les orienter vers le respect des autres convictions. Ceci dit, je suis aussi pour les cours de Philosophie / Education à la citoyenneté ou l’enseignement de l’Histoire des religions », nuance Mohamed Azaitraoui, « mais en parallèle et non au détriment des cours de religion proprement dits. Anéantir les cours de religion est une manœuvre pour orienter les générations futures vers une “religion” sans nom, sous l’égide de “Philosophie”, ou comme quelqu’un avait souhaité les appeler il y a quelques années “des cours de rien” ! Les cours de religion apportent un support spirituel, identitaire et culturel qui peut pousser l’individu à mieux s’épanouir dans la société. Il faut respecter cette différence qui fait notre richesse. Je suis pour une laïcité respectueuse de la croyance de toutes les composantes de la société, et non pour une laïcité basée sur l’élimination des autres pensées religieuses. Pour garder l’équilibre de nos foyers et nos progénitures, il faut veiller à garder cet enseignement religieux en ayant un regard sur le contenu, car -il faut l’avouer- il y a des cours de religion qui n’ont de religion que le nom ! »
Selon Gabriel Ringlet, prêtre, théologien, journaliste, ancien vice-recteur de l’Université catholique de Louvain (UCL), « pour former de jeunes citoyens capables de dialoguer dans le respect des convictions de chacun, l’école devrait proposer trois enseignements essentiels et complémentaires, pour tous et tous réseaux confondus : un cours de philosophie tout d’abord, un “vrai” cours de philosophie qui présente quelques grands auteurs et introduit vraiment à la discipline philosophique. Ensuite, un cours d’histoire des religions et laïcités. Parce qu’il est essentiel de savoir quelque chose de la conviction de l’autre. Un jeune chrétien doit avoir une ouverture aux mondes juif, musulman, laïque, et autres spiritualités orientales, par exemple. Enfin, un cours d’approfondissement d’une religion ou conviction particulière. Ce qui cloisonne, c’est la superficialité et l’ignorance de l’autre », insiste Gabriel Ringlet. « Pour être “du monde”, il faut être “de chez soi”. Il faut partir d’un enracinement particulier pour aller vers plus grand que soi ».
Dans un communiqué du 30 avril 2019, titré « Deux heures de philosophie et de citoyenneté, c’est mieux ! », la Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (FAPEO) et le Centre d’action laïque (CAL) invitaient les parents et les élèves à opter pour la deuxième heure de CPC. « Le Centre d’Action Laïque (CAL) promeut activement l’instauration de deux heures de cours de philosophie et de citoyenneté pour tous les élèves dans le cadre de la scolarité obligatoire, quel que soit le réseau d’enseignement », précise son président Henri Bartolomeeusen. « En conséquence, les cours de religion ou de morale deviendraient facultatifs et prendraient place hors de la grille horaire obligatoire. De fait, la formule actuelle où la deuxième heure de ce cours qui est optionnelle pose des problèmes d’égalité et de cohérence pédagogique, sans compter les difficultés organisationnelles pour les écoles. En revanche, un cours solide de deux périodes rendra possible l’initiation à la philosophie, le développement de projets, la pratique de la démocratie dans l’école et la mise en œuvre de partenariats avec des associations extérieures. Ce sera une contribution essentielle au vivre-ensemble et à l’avènement d’une société enrichie des différences plutôt que nourrie de la peur de l’autre. Au lieu de séparer les élèves sur une base convictionnelle, mieux vaut les rassembler autour d’une réflexion commune sur la culture, la philosophie, la citoyenneté et le fait religieux », estime-t-il. « Nous voulons que les élèves apprennent à échanger, à se parler, à confronter leurs idées, sans œillères et sans tabous. Nous pensons que le rôle de l’école est d’ouvrir les élèves à des réalités nouvelles, pas de les conforter dans des déterminismes familiaux ».