Une justice aveugle (à l’antisémitisme)

Il y a cinq ans, en juillet 2014, le tenancier de l’Anadolu, un café turc de Saint-Nicolas (banlieue de Liège), était entré dans la postérité après avoir placé une affichette sur les vitres de son établissement : « L’entrée est autorisée aux chiens, mais aux sionistes en aucune façon ». Traduite également en turc, elle désignait nommément les Juifs.

Le cafetier se défendait d’être antisémite, il voulait seulement dénoncer les crimes commis par Israël sur les Palestiniens. Une plainte a été déposée et voici que nous apprenons début juin 2019 que l’action intentée contre le cafetier de Saint-Nicolas a été classée sans suite ! « L’auteur a présenté ses excuses au plaignant via un courrier circonstancié. L’auteur n’avait pas pris la mesure de ses propos. Le dossier a alors été classé sans suite », a déclaré Catherine Collignon, Premier substitut au Parquet de Liège.

Nous pensions sincèrement que le Parquet ferait œuvre de justice en tirant les leçons juridiques et civiques d’une affaire illustrant jusqu’à la caricature l’antisémitisme de ce début de 21e siècle. Nous nous trompions lourdement et comme toujours, la réalité dépasse la fiction. En Belgique, on peut impunément exprimer sa haine des Juifs, pour autant qu’on prenne la peine de s’en excuser. C’est aussi grotesque qu’incompréhensible.

Il est vrai que la justice est aveugle. Mais cette fois-ci, le bandeau qui couvre les yeux de Thémis ne symbolise pas l’impartialité, mais bien la cécité face à la réalité de l’antisémitisme. « Chien de Juif » est une insulte antisémite proférée dans le monde musulman et les panneaux « Interdit aux Juifs et aux chiens » étaient posés en Occident, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, pour exclure les Juifs. Ces deux exemples d’expression antisémite sont encore bien ancrés dans la mémoire juive contemporaine. Les plus âgés d’entre nous ont même été confrontés personnellement à ce type de panneaux.

Nos députés fédéraux s’indignent à juste titre de la présence dans leur assemblée d’un député antisémite et négationniste. Ils invoquent les heures sombres de l’histoire, arborent un triangle rouge de déporté prisonnier politique des nazis, mais curieusement ne trouvent pas les mots pour dénoncer le classement sans suite d’un acte antisémite grave.

Discrets, paisibles et numériquement insignifiants, les Juifs de Belgique semblent coincés dans l’angle mort des démocrates. Devraient-ils porter une étoile jaune sur le revers de leur veste pour qu’on les remarque et qu’on prenne en considération leur désarroi ? Ou alors manifester violemment en cassant tout sur leur passage ? Non, ils ne feront ni l’un ni l’autre. Les Juifs de Belgique sont pacifiques et inoffensifs : ils n’ont jamais posé, et ne posent pas de problèmes à la société. Paradoxalement, c’est bien cela leur problème. Comme ils sont paisibles et que leur poids électoral est nul, il est donc aisé de ne pas tenir compte des signaux de détresse qu’ils envoient aux autorités belges. Et à cause de la progression dans certains milieux académiques, associatifs et politiques d’une rhétorique antiraciste « indigène » qui fait des Juifs les « chouchous » de la domination blanche sur les minorités postcoloniales, il est de bon ton de balayer d’un revers de manche l’antisémitisme de ces nouveaux « damnés de la terre ». S’il s’exprime dans la langue de l’antisionisme et au nom de la sacro-sainte cause palestinienne, ce n’est même plus la peine de s’y attarder.

Face à ce classement sans suite, les Juifs sont inquiets, car ils ont conscience que leur destin est étroitement lié à la bonne santé de la démocratie et de l’Etat de droit. Lorsque ces derniers s’affaiblissent en faisant notamment preuve de complaisance envers l’antisémitisme, ils protègent mal les Juifs, la plus infime et la plus ancienne des minorités de ce pays. L’affaire du cafetier de Saint-Nicolas et son dénouement illustrent à nouveau la fragilité des Juifs de Belgique face à des autorités ne prenant pas la mesure de ce qu’ils subissent.

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