Les manifestations actuelles contre les violences policières et le racisme que subissent encore les noirs aux Etats-Unis et en Europe s’inscrivent bel et bien dans la continuité de lutte du mouvement des droits civiques des années soixante.
Toutefois, l’orientation que certains militants tentent aujourd’hui de donner à l’antiracisme s’éloigne des aspirations universalistes revendiquées par le mouvement des droits civiques et des mouvements historiques de lutte contre le racisme. Ces derniers s’efforcent de tenir un langage censé mobiliser une coalition qui soit la plus large alors que l’antiracisme qui se déploie avec force depuis le meurtre de George Floyd semble privilégier la mise en accusation de l’ensemble de la société.
Pour ces militants, le racisme n’est plus un ensemble de préjugés et de discours haineux, de pratiques discriminatoires, ni de violences inacceptables, mais un système de domination diffus, structurel, institutionnel auquel il est impossible d’échapper malgré toute sa bonne volonté. Pour affirmer cela, les tenants de cette nouvelle forme d’antiracisme se focalisent sur des notions aussi subjectives qu’indémontrables : « structures invisibles de domination », « stéréotypes inconscients » ou encore « système raciste dont nous sommes inconsciemment parties prenantes ».
Des expressions comme « privilège blanc » et des termes comme « blanchité » sont également devenus des signifiants que certains s’arrachent pour imposer leurs idées. Tous ces termes ont pour effet de culpabiliser individuellement et collectivement les blancs, mais ne sont pas d’une grande utilité pour cerner la réalité du racisme. Car comment voir ce qui est invisible et comment sanctionner ce qui est inconscient ? Bien que tous ces concepts douteux soient présentés par leurs défenseurs comme étant forgés par des chercheurs en sciences sociales, ils relèvent plutôt de ce que le grand philosophe des sciences britannique d’origine autrichienne Karl Popper qualifiait de « théorie infalsifiable », c’est-à-dire non scientifique, car elle ne permet pas d’être vérifiée ou réfutée par une démonstration ou une expérimentation contraire.
Il est également surprenant que cet antiracisme qui se veut politique s’éloigne à ce point du champ politique en se complaisant dans la sphère de la subjectivité psychologique : n’est dominé ou racisé que celui qui se sent dominé ou racisé. Tout n’est question que de sentiment. En revanche, cette manière curieuse de bâtir une société inclusive ne fait qu’exacerber les différences en fixant les identités, avec d’un côté le camp des victimes et du bien, et de l’autre, celui des blancs privilégiés et du mal.
Face à cette radicalité et ces outrances, le démocrate, qu’il soit blanc ou noir, ne peut qu’exprimer sa perplexité. Et les Juifs dans cette affaire ? A la perplexité du démocrate, les Juifs ajouteront l’inquiétude. Car cet antiracisme d’un genre nouveau s’appuie parfois sur des ressorts complotistes où les Juifs et Israël sont désignés comme les agents de la domination blanche et les responsables des discriminations et des violences dont sont victimes les noirs. Si ce complotisme façonne le regard que ces militants portent sur les Juifs, alors ces derniers connaitront des jours difficiles et se verront peu à peu exclus de cette société multiculturelle se voulant paradoxalement très inclusive. Cette situation serait un comble tragique, car non seulement les Juifs se sont toujours sentis à l’aise dans des cités cosmopolites et marquées par la diversité, mais à travers leur histoire, ils ont souvent contribué à élever la conscience morale de leurs concitoyens en participant activement à la lutte contre le racisme.
]]>